«Lorsque j’eus prêté serment, continua-t-il, le Mahdi appela un de ses disciples, nommé Ali, et lui dit: «Dès ce moment vous êtes frères, aidez-vous mutuellement et placez votre confiance en Dieu. Toi, Abdullahi, suis les ordres de ton frère.»
«Ali était bon, mais aussi pauvre que moi. Il partageait avec moi la nourriture qu’il recevait du Mahdi ou qu’on lui donnait en parent. Pendant le jour, nous portions ensemble les tuiles nécessaires à la construction de la koubbat; le soir, nous couchions côte à côte. Un mois plus tard, la koubbat était terminée. Le Mahdi, qui toute la journée avait à répondre à des visiteurs, ne s’était pas autrement préoccupé de moi; pourtant, une voix intérieure me disait que j’avais trouvé place en son cœur.
«Nous quittâmes Musselemie, bannières en tête,—bannières couvertes d’inscriptions religieuses et de morceaux de l’islam—et nous traversâmes l’île. De toutes parts les gens accouraient pour voir le Mahdi, ou plutôt le sheikh Mohammed Ahmed comme on le nommait alors, pour l’entendre prêcher sa doctrine et pour implorer sa bénédiction. Mes sandales étaient déchirées et un Mogaddam (le supérieur des disciples) avait pris mon âne pour y asseoir un malade. Nous arrivâmes enfin à l’île d’Abba, où résidait le Mahdi. Je souffrais de la dysenterie; mon frère Ali m’installa dans sa petite hutte de paille, où il y avait à peine place pour nous deux, et s’occupa de pourvoir à ma nourriture. Il apportait du Nil l’eau nécessaire pour notre boisson, et pour les ablutions.
«Un soir, il sortit pour aller puiser de l’eau, comme de coutume. Il ne rentra pas.
«Le malheureux avait été surpris par un des crocodiles qui pullulent sur les rives du fleuve. Les frères accourus en toute hâte ne purent qu’arracher à la bête le cadavre d’Ali. Allah jerhamo, Allah jeghfir lehu. Que Dieu l’ait en sa sainte garde; Que Dieu lui pardonne ses péchés.»
«Allah jerhamo, Allah jeghfir lehu, répétai-je à mon tour et me tournant vers le calife: Maître, ajoutai-je, ta patience est grande, c’est pourquoi Dieu t’a élevé.
«Mais dis-moi, le Mahdi ne s’est-il jamais occupé de toi pendant ta maladie?»
«Non, me répondit le calife; le Mahdi voulait me soumettre à l’épreuve. Ce n’est qu’après la mort d’Ali, pendant que moi-même j’étais couché seul et sans secours dans la hutte, qu’il fut averti de ma maladie. Un soir, subitement, il pénétra dans la cabane. J’étais trop faible pour me lever. Il s’assit près de moi et me donna de la medida très chaude qu’il avait apportée dans une calebasse. (La medida est une sorte de bouillie de farine, à laquelle on ajoute quelquefois du beurre fondu).
«Bois, me dit-il, cela te fortifiera; aie confiance en Dieu.»