«Puis il me laissa. Il m’envoya, peu de temps après quelques frères qui me transportèrent dans une hutte voisine de son habitation. A peine eus-je bu la medida que je me sentis mieux. Ne m’avait-il pas dit: «cela te fortifiera», et c’était vrai; car, lui, le Mahdi disait la vérité et ne mentait jamais!»

«Certainement, interrompis-je; c’était le Mahdi, le fidèle, le véridique, et toi, son calife, tu as marché fidèlement sur ses traces.

«Auprès de lui, continua le calife, je me rétablis rapidement. Je voyais le Mahdi chaque jour. Il était la lumière de mes yeux; et la paix régnait dans mon cœur. Il m’interrogeait parfois sur ma famille et m’engagea à la laisser encore quelque temps au Kordofan. «Aie confiance en Dieu;» telle était toujours la fin de ses discours.

«Il s’entretenait souvent avec moi seul et me confia le secret de sa mission divine. Dieu, disait-il, l’avait marqué pour être le Mahdi et le Prophète l’avait investi de cette mission en présence des apôtres et de tous les saints. Je savais depuis longtemps, avant même qu’il ne m’eut jugé digne d’entendre cette confidence, je savais, dis-je, et je m’en rendais compte, rien qu’en le regardant qu’il était l’envoyé de Dieu, le Mahdi el Monteser (le maître attendu.)[7] Ah! le beau temps, sans chagrin, sans souci!... Mais, il est tard, Abd el Kadir, va te reposer.»

«Que Dieu prolonge tes jours, lui disais-je en me levant et te donne la force de ramener sur le chemin de la foi les véritables croyants et je quittais le calife, en marchant à reculons.

Mohammed Ahmed avait trouvé son homme en Abdullahi ibn Mohammed.

A la suite de son différend avec Mohammed Chérif, il avait acquis rapidement une célébrité inattendue. La vénération générale dont il jouissait, et dont il était l’objet de la part surtout des habitants de Ghezireh, lui fit concevoir des espérances plus grandes encore. Il commença par déclarer secrètement à ses intimes qu’il avait été envoyé pour régénérer la religion du Prophète, qui tombait en décadence et il leur demanda de l’aider dans sa tâche. Il ne se donnait cependant que comme l’esclave de Dieu, forcé, par l’ordre divin, d’accomplir cette mission, sans croire qu’il en était digne.

Ce fut Abdullahi qui mit la secte en rapport avec les puissantes et belliqueuses tribus de l’ouest; ces tribus, disait Abdullahi, ne laisseraient certainement pas échapper l’occasion de vaincre ou de mourir, pour Dieu et la religion; il engagea le Mahdi à entreprendre un voyage au Kordofan. Celui-ci parcourut le Dar Djimme, où les frères d’Abdullahi l’assurèrent de leur soumission; il leur conseilla de ne pas quitter leur résidence, et de répandre sa doctrine parmi leurs concitoyens.

De là il se rendit à Dar Djauama et à El Obeïd. Dans cette dernière ville, il se présenta chez les plus hauts fonctionnaires religieux et civils; il les interrogeait sur leurs façons de penser, surtout sur leurs opinions et s’efforçait de les gagner à sa cause. S’il trouvait quelque écho auprès de certains personnages, il leur communiquait, après leur avoir fait prêter serment de garder le silence, sa mission divine, et les exhortait à s’entraider pour la tâche sainte qu’il avait entreprise de relever le prestige de la religion. Saïd el Melki, l’un des notables les plus importants du pays, fut également mis dans le secret. Il reconnaissait avec le Mahdi que les progrès de la religion allaient se ralentissant; cependant il l’engageait à ne rien entreprendre contre le Gouvernement, qui, suivant lui, était trop puissant et avait trop de partisans dans le pays. Il ne fallait pas trop non plus compter sur un soulèvement complet de la contrée, la diversité de race des tribus étant un obstacle à une entente générale. Ahmed combattit les raisons présentées par El Melki et lui fit promettre de garder le secret et de rester neutre pour le moment du moins, quitte à se joindre à lui plus tard quand l’insurrection aurait éclaté. Le Mahdi visita ensuite à Tekele, Mek Adam Omdaballo qui le reçut très hospitalièrement et offrit en son honneur plusieurs banquets; mais, dominé par le cadi, Omdaballo ne voulut s’engager à rien. Le Mahdi rentra à Abba, en passant par Sherkela.

Que d’observations faites dans le cours de ce voyage! Avec quelle pénétration il se rendit compte de l’hostilité sourde qui grandissait entre la population vulnérable et ceux qui étaient au pouvoir!