La principale raison de ce mécontentement était due à la répartition inique des impôts, fort élevés du reste, et à la méthode tout à fait arbitraire qu’employaient pour les percevoir les fonctionnaires et les soldats, ceux-ci n’ayant d’autre souci que d’extorquer tout ce qu’ils pouvaient quand l’occasion était favorable.
Dans les derniers temps surtout, les indigènes parvenus à de hautes fonctions cherchaient, ainsi que leurs proches parents auxquels ils avaient fait obtenir des postes subalternes, à s’enrichir le plus rapidement possible. C’est ainsi que Gordon, en nommant le riche marchand Elias, Pacha et moudir du Kordofan, suscita de nombreux mécontents. Le successeur d’Elias, Abd er Rahman bey ben Nagi, était lui aussi un marchand du Kordofan. Ils avaient certes toutes les qualités voulues pour faire d’excellents gouverneurs, mais l’esprit mercantile inhérent à leur profession de commerçants les portait à exploiter le pays à leur profit et au profit de leurs parents. Leur nomination n’était pas non plus très bien vue par leurs compatriotes, race d’envieux et de jaloux qui se croyaient aussi capables que les autres de diriger les affaires du pays.
Aussi, lorsque Elias Pacha envoya lever le tribut annuel auprès de Mek Adam Omdaballo, celui-ci refusa net de s’exécuter, arguant avec fierté de son origine royale.
«Je paye aux marchands la marchandise que je leur achète, mais jamais je ne me reconnaîtrai comme leur tributaire, répondit-il aux collecteurs de l’impôt.»
Et en même temps, il envoya des messagers à El Obeïd, demandant si les Turcs et les autres blancs étaient tous morts, puisque le Gouvernement accordait les plus hautes fonctions à des indigènes, voire à des marchands, laissant de côté les descendants des anciennes familles régnantes!
On dut tenir compte de l’opinion publique; Elias Pacha et Abd er Rahman bey furent destitués et remplacés par des Turcs et des Egyptiens.
Nous-mêmes Européens, bien qu’en petit nombre et peu détestés en général à cause de notre sentiment inné de la justice, nous fûmes bien souvent des causes de mécontentement.
Animés des meilleurs intentions, il nous arriva maintes fois d’édicter des lois et des décrets qui blessaient les usages, les coutumes et les traditions des Soudanais, ce qui était pour eux une cause sérieuse d’irritation.
C’est principalement en ce qui touche à l’esclavage que nos lois blessèrent le plus la population indigène et la proclamation de «liberté générale» (el Hurria) faite par ordre du Gouvernement fut prise en très mauvaise part. Le commerce des esclaves, autorisé par la religion, procurait sans cesse aux habitants des éléments vigoureux toujours renouvelés et qui rendaient les plus grands services à l’agriculture et à l’élevage du bétail. Les acheteurs ne se préoccupant guère des cruautés commises pour se procurer les esclaves ou pour les amener jusqu’aux rives du Nil où ils étaient vendus; mais on doit reconnaître qu’une fois l’esclave acheté, il était bien traité par son maître. Nos ordonnances et leur minutieuse application rendaient à peu près impossible l’introduction de nouveaux esclaves, et de plus elles permettaient à ceux qui étaient déjà dans le pays de recouvrer leur liberté s’ils pouvaient prouver que leurs maîtres les maltraitaient.
Mohammed Ahmed connaissait tous ces griefs et mettait à profit ce mécontentement général. Il savait fort bien aussi que la religion seule pourrait servir de lien et réunir pour une action commune toutes les tribus si diverses et presque continuellement en luttes les unes contre les autres, aussi n’hésita-t-il pas à mettre en avant la religion, toujours et partout, et à se donner simplement pour le Mahdi el Monteser. Une fois assuré du pouvoir spirituel, il se faisait fort de réussir, grâce au fanatisme de ses compatriotes, à chasser du pays les étrangers, Turcs, Egyptiens et Européens auxquels il avait voué une haine indestructible. Comprenant cependant, que son heure n’était pas encore venue, il attendit patiemment, essayant d’amener les principaux chefs religieux à travailler au relèvement de l’islamisme.