Au temps d’Abd er Rauf Pacha, le gouverneur qui siégeait à Khartoum, avait déjà été avisé de ce mouvement par Mohammed Chérif dont l’irritation contre son ancien disciple était toujours en éveil.
Mais les avis de Mohammed Chérif furent regardés comme provoqués par sa jalousie contre Mohammed Ahmed lequel, grâce à sa piété, voyait s’étendre de plus en plus sa popularité.
D’autres informations étant parvenues au Gouvernement par d’autres voies, on résolut d’en finir avec ce mouvement. Pour y parvenir, Abd er Rauf Pacha envoya par un vapeur à Abba, Mohammed bey Abou Saoud dont nous avons déjà parlé; celui-ci était chargé d’inviter le nouveau Prophète à se rendre à Khartoum pour s’y justifier des accusations que l’on portait contre lui.
Mohammed Ahmed fut averti à temps par ses amis, qui lui conseillèrent de ne pas se rendre à cette invitation, car il serait sans aucun doute retenu à Khartoum, grâce aux intrigues de Mohammed Chérif.
Lorsque Mohammed bey Abou Saoud se présenta devant Mohammed Ahmed, celui-ci le reçut très amicalement, en présence de ses frères et d’Abdullahi. Après les salutations d’usage, Abou Saoud bey lui fit part des bruits qui couraient sur lui, bruits auxquels on ne croyait pas, mais qui obligeaient le Mahdi à se présenter chez le gouverneur pour se justifier; après un très long discours, il l’invita enfin à l’accompagner sur le vapeur. Mais à ces paroles Mohammed Ahmed entra dans une grande colère et se frappant la poitrine: «Par la grâce de Dieu et du Prophète, s’écria-t-il, c’est moi qui suit le maître du pays! Jamais je ne me rendrai à Khartoum pour me justifier!»
Effrayé de cette sortie, Abou Saoud bey chercha à calmer Mohammed Ahmed; mais celui-ci qui avait arrêté, au préalable, son plan de conduite avec ses frères et Abdullahi, déclara ne vouloir plus rien entendre et somma énergiquement Saoud bey de se retirer sur le champ. Abou Saoud, soucieux d’abord de sa propre sécurité, retourna à Khartoum où il fit part, au grand étonnement du Gouverneur général, de l’insuccès de sa démarche et des péripéties de sa visite à Mohammed Ahmed. Celui-ci convaincu désormais que sa vie ne dépendrait plus que de son énergie et de sa fortune, expédia des circulaires à toutes les personnes qu’il pensait lui être fidèles pour les soulever contre le Gouvernement. Il ordonna à son entourage de se préparer à la guerre sainte, la Djihad.
Cependant Abd er Rauf ne restait pas inactif. Le rapport de Saoud bey ne lui permettait plus de douter de la gravité de la situation et pour en finir d’une façon définitive, il envoya contre Ahmed deux compagnies commandées chacune par un saghcolaghassi. Le Gouverneur général promit à celui des chefs qui prendrait vivant le «Fanatique» la promotion au grade de «Bimbachi» (major). Il espérait par là leur donner plus de courage et plus d’ardeur. Mais, en fait, il ne réussit par cette promesse qu’à empêcher une action commune des deux saghcolaghassi dont un seul, celui qui prendrait le Prophète, devait être promu major.
Les compagnies furent embarquées à bord de «l’Ismaïlia»; le vapeur armé en outre d’un canon, quitta Khartoum, emmenant le petit corps expéditionnaire que commandait Abou Saoud bey. Mais pendant le voyage même des différends s’élevèrent entre les officiers, et entre ceux-ci et Saoud bey.
Mohammed Ahmed, averti à temps de cette expédition, rassembla ses amis et donna l’ordre aux tribus arabes des Dedjem et des Kenana établies dans son voisinage, de se joindre à lui pour la guerre sainte.