Le Prophète, leur disait-il, lui était apparu et lui avait déclaré que tous ceux qui combattraient, seraient considérés par Dieu comme ayant le rang d’un Emir el Aulia (Emir des Saints), sheikh Abd el Kadir el Kalani, fidèles particulièrement vénérés des musulmans. Mais les choses prenaient une tournure trop grave et quelques fidèles seulement répondirent à l’appel du Mahdi.

Le vapeur arriva dans la soirée; les deux saghcolaghassi, malgré les conseils de Saoud bey, voulurent débarquer la nuit même. Il finit par les laisser aborder. Lui-même, encore sous l’impression de sa dernière entrevue avec Mohammed Ahmed, resta prudemment à bord avec ses canons et fit ancrer le vapeur à une certaine distance du rivage. Les deux officiers, quoique ne connaissant nullement les lieux, se séparèrent, chacun voulant être le premier à s’emparer du Mahdi pour obtenir la récompense promise. A la tête de leur compagnie, ils se dirigèrent, à travers des chemins marécageux et par une nuit obscure, vers la demeure de Mohammed Ahmed; ils attaquèrent les huttes pensant y surprendre les rebelles; mais, dans l’épaisseur des ténèbres, ils finirent par tirer les uns contre les autres. Ahmed avait eu soin de quitter à temps les huttes; avec ses compagnons, armés seulement d’épées, de lances et de bâtons, ils s’étaient cachés près de là dans les hautes herbes. Guidés par les coups de feu, ils tombèrent sur l’ennemi dont ils eurent facilement raison, les deux compagnies étant dans le désarroi le plus complet et n’ayant plus de chefs. La plupart des hommes furent tués; quelques-uns gagnèrent le vapeur à la nage. Saoud bey effrayé de la malheureuse issue de l’entreprise, voulait faire lever l’ancre et rentrer à Khartoum; le capitaine le pria d’attendre au moins jusqu’au lendemain matin; il y consentit, mais toujours inquiet pour sa propre personne et ses canons, il fit mouiller le vapeur plus loin encore, au milieu du fleuve.

Le lendemain, on constata l’anéantissement complet des deux compagnies; des survivants, quelques-uns se trouvaient à bord, les autres avaient été faits prisonniers: il ne restait plus qu’à porter à Khartoum la fâcheuse nouvelle.

Ahmed et ses partisans étaient heureux d’une victoire qui ne leur coûtait presqu’aucune perte: le Mahdi cependant avait été blessé légèrement au bras; Abdullahi qui se trouvait à ses côtés le pansa aussitôt sans qu’aucun des leurs ne s’en aperçut. Malgré ce succès le nombre des partisans du Mahdi ne s’accrut que lentement car on était persuadé que le Gouvernement prendrait contre lui des mesures plus sérieuses.

Mohammed Ahmed, sur les conseils de ses frères Mohammed et Hamed et surtout sur ceux d’Abdullahi, résolut d’aller dans le sud du Kordofan, où il serait plus loin de Khartoum. Comme il prétendait que tous ses actes étaient inspirés par le Prophète, il employa le même argument pour expliquer son départ à ses partisans leur révélant que le Prophète lui était apparu et, lui avait donné l’ordre de faire un pèlerinage à Gebel Gedir, dans le sud du Kordofan, où il devait attendre des ordres ultérieurs.

Avant de quitter Abba, il nomma, toujours d’après l’ordre du Prophète et comme celui-ci l’avait fait autrefois, il nomma, disons-nous, ses califes: Abdullahi ibn Mohammed devint le calife Boubekr es Sidik; Ali woled Helou, de la tribu des Dedjem (Arabes possesseurs de bestiaux, au Nil Blanc) fut nommé calife Ali el Karar.

La fonction du calife Osman ibn Affan resta provisoirement vacante.

Le voyage par le fleuve présenta quelques difficultés; les bateliers refusaient de leur prêter des barques, ne voulant pas avoir à répondre de cette complaisance vis-à-vis du Gouvernement. Après de longues hésitations, ils se décidèrent à se servir de leurs propres barques qu’ils avaient tenues amarrées sur l’autre rive pendant le combat.

Au moment du départ, la plus grande partie de la tribu des Dedjem, cédant aux prières d’Ali woled Helou, se décida à quitter la contrée et à suivre Ahmed dont les forces furent ainsi considérablement accrues.