Mohammed Ahmed se mit donc à parcourir le Dar Djimme, faisant partout de la propagande et invitant la population à le suivre à Gebel Gedir. Ses partisans répandaient des récits fabuleux sur les dernières victoires, les miracles qui s’y étaient accomplis, si bien qu’un grand nombre de gens crédules se joignirent au Mahdi. Dans un village où ils tentaient ainsi de répandre la conviction, se trouvait un saghcolaghassi nommé Mohammed Djouma, venu là avec 60 hommes pour recueillir les impôts. Ahmed avec quelques-uns de ses fidèles s’était établi dans le voisinage du saghcolaghassi, sans songer au danger qu’il courait. Mohammed Djouma, redoutant une issue désastreuse pour une entreprise dont il aurait seul encouru la responsabilité, ne voulut rien engager de lui-même et n’osa pas prendre de détermination; il crut préférable d’envoyer un rapport à El Obeïd, à plusieurs jours de marche de là, et d’y demander des ordres. Mais le lendemain Mohammed Ahmed était parti et avait rejoint ses troupes.

Quelques années plus tard, je retrouvai Djouma à Omm Derman; il me raconta l’histoire en quelques mots: «Si j’avais pu prévoir, me dit-il, les événements qui ont suivi, je n’aurais pas attendu la permission d’attaquer ce Dongolais, cause de tant de malheurs pour le pays; si j’avais succombé, que de vicissitudes amères je me serais épargnées!»

Avec ses légions, Mohammed Ahmed était arrivé aux portes d’El Obeïd, à l’endroit précisément où se trouvait alors Giegler Pacha, le lieutenant du Gouverneur général, venu pour remplir les fonctions d’arbitre dans le procès d’Abd el Hadi, ancien juge du district (Nasir el Giom) et l’un des plus riches habitants du Kordofan. (Abd el Hadi accusé de concussion et de détournements, fut finalement acquitté).

Giegler Pacha envoya contre Mohammed Ahmed, Mohammed Pacha Saïd avec quatre compagnies; celui-ci avait pris la direction des montagnes de Tekele, avec ordre de couper la route au Mahdi et de le contraindre à livrer bataille.

Mais, soit négligence, soit défaut de tactique, Mohammed Pacha Saïd ne put arriver à rejoindre Ahmed; régulièrement il faisait halte et dînait à la place même où les rebelles avaient campé la veille et campait à l’endroit où quelques heures auparavant les rebelles avaient dîné.

A près trois jours passés ainsi à poursuivre inutilement le Mahdi, Mohammed Saïd rentra à El Obeïd.

L’insuccès de cette expédition, dû surtout à la peur qu’éprouvait Saïd, ne fit qu’accroître auprès des populations l’influence du Mahdi.

Comme nous l’avons dit en passant, celui-ci s’était dirigé vers Tekele dans l’intention d’y faire un assez long séjour. Omdaballo, ne voulant pas que quelques troubles se produisent sur son territoire, lui envoya, par un de ses fils, comme présent d’hospitalité, quelques moutons et du blé; en même temps il l’engageait à se porter un peu plus dans l’intérieur du pays. Après une longue et pénible marche, Mohammed Ahmed arriva à Gebel Gedir, où se trouve une population mêlée d’indigènes et d’Arabes Kenana fixés là depuis de longues années.

Rachid bey, moudir de Faschoda, informé de tous ces mouvements, prit, de sa propre autorité, la résolution d’attaquer immédiatement les rebelles, sans leur laisser le temps de se renforcer. Parmi les familiers de Rachid se trouvait un Allemand, du nom de Berghoff, autrefois photographe à Khartoum et envoyé plus tard, par Abd er Rauf, comme inspecteur du service de répression de la traite des nègres à Faschoda, et Kaïkum bey, chef suprême (mek) des nègres Shillouk.