On était en décembre 1881; Rachid bey mena malheureusement son expédition contre toutes les règles de la tactique. A son arrivée près de Gedir, la troupe de Rachid tomba dans une embuscade et fut complètement anéantie par les partisans de Mohammed Ahmed, que ses espions avaient averti de l’approche des troupes. Les soldats n’eurent même pas le temps de décharger les cartouches que portaient les chameaux. Rachid lui-même et les gens de son entourage se défendirent héroïquement, et durent céder à la force; Rachid bey fut tué dans l’action. Cette victoire accrut encore la popularité du Mahdi, (c’est le titre qu’il avait pris et que nous lui donnerons désormais). Cette popularité se propagea et grandit surtout chez les Arabes qui habitaient les contrées du Sud. Cependant, malgré ce nouveau succès, la position du Mahdi n’était pas encore très sûre.
Le calife Abdullahi, pendant les premières années que je passai avec lui à Omm Derman, me raconta à maintes reprises les souffrances qu’il avait eu à supporter à cette époque.
«Nous étions, me disait-il, arrivés à Gedir, épuisés, harassés, par un voyage long et pénible. Le Mahdi ne possédait qu’un mauvais cheval de race abyssinienne; pour moi il me fallait faire à pied la plus grande partie de la route. Mais Dieu rend fort le croyant prêt à verser son sang pour la foi. Mes frères, Yacoub, Youssouf et Samani, s’étaient joints à nous avec leurs familles; la femme de mon père, qui allaitait encore son plus jeune fils, mon frère Haroun, ne voulut pas rester en arrière et nous accompagna. Elle et ma femme, qui venait de me donner un fils, Othman, celui que vous appelez aujourd’hui Sheikh ed Din et que tu vois chaque jour, me causaient le plus grand souci. Il nous était facile, à nous autres hommes, de supporter les fatigues de toute nature que Dieu nous infligeait comme épreuve; nous pouvions et devions les supporter et même remercier le Créateur de nous avoir choisis pour enseigner ses commandements et relever les croyants abattus. Mais, ajoutait-il en riant, pour les femmes et les enfants, les meilleures doctrines ne remplacent pas le boire et le manger. Des milliers de gens accouraient au devant de nous, il est vrai, mais eux-mêmes étaient pauvres et il nous fallait encore leur venir en aide. Les riches, au contraire, nous évitaient, trop soucieux de leur fortune, et des futilités de ce monde qui les empêchent de connaître les véritables joies du Paradis et d’en jouir. Les populations que nous rencontrions sur la route ne nous donnaient pour notre entretien que bien peu de chose, et ces faibles dons étaient encore distribués par le Mahdi aux nouveaux adhérents que dans sa bonté, il considérait comme ses hôtes. Que de fois j’eus le cœur déchiré par les cris des enfants affamés et les plaintes des femmes qui manquaient même du nécessaire. Seule, la vue du Mahdi faisait renaître en moi l’espérance et la confiance en Dieu. La patience est la plus belle des vertus; ô, Abd el Kadir, cultive-la et Dieu te récompensera!»
La défaite de Rachid bey ouvrit les yeux au Gouvernement qui ne pouvait plus douter de la gravité de la situation. Une expédition fut organisée sous les ordres de Youssouf Pacha el Shellali, dont la valeur était reconnue par tous depuis le temps de la campagne de Gessi contre Zobeïr.
Des renforts furent demandés au Kordofan qui envoya un bataillon d’infanterie régulière et des volontaires commandés par Abdullahi woled Dheifallah, le frère d’Ahmed bey Dheifallah, Abd el Hadi et le sultan Deema.
Le Mahdi lança de tous côtés des circulaires dans lesquelles il attribuait ses victoires à l’intervention du ciel qui avait voulu faire éclater à tous les yeux sa mission divine. Il invitait tous les croyants à prendre les armes pour la guerre sainte, il donnait à ses défenseurs le titre «Ansar» (défenseur de la foi) et promettait à ceux qui tomberaient pour la cause sainte les joies éternelles du ciel; aux survivants, les quatre cinquièmes du butin, car la victoire décrétée par Dieu ne pouvait faire défaut; le dernier cinquième était réservé pour la part du Mahdi lui-même. Ainsi il mettait habilement en mouvement les deux grands mobiles des populations du Soudan: le fanatisme et la cupidité.
Youssouf el Shellali rassembla ses troupes. L’infanterie régulière fut placée sous les ordres de Mohammed bey Soliman et de Hasan effendi Rifki, que j’avais acquitté lors de son procès; la cavalerie irrégulière obéissait au vaillant chef des Sheikhiehs, Daha Abou Sidr. Toutes ces troupes formaient un ensemble d’environ 4000 hommes. Elles quittèrent Khartoum au milieu de mars 1882 et attendirent à Kaua le renfort qui devait leur être envoyé d’El Obeïd.
Abdullahi woled Dheifallah avait grand’ peine à réunir des volontaires. D’abord, les gens, par piété, refusaient de marcher contre «l’homme pieux», et puis, le Mahdi ne possédant rien, ils n’avaient à espérer aucun butin. De plus, Elias Pacha, le plus riche des marchands de la contrée, ancien gouverneur d’El Obeïd, qui jouissait d’une énorme influence sur la population et vivait en mauvaise intelligence avec les frères Dheifallah, suscita tous les obstacles possibles au recrutement. Pourtant, lié par son contrat avec le Gouvernement, Abdullahi Dheifallah finit, grâce à une activité infatigable et à des efforts inouïs, par amener à Kaua un effectif d’environ 2000 hommes appartenant surtout à l’infanterie régulière. Forte de 6000 hommes, l’armée se mit en marche et aux environs du 15 mai 1882 atteignit Faschoda. Après que les hommes et les bêtes eurent pris le repos nécessaire, l’armée se mit en route pour se porter au point désigné pour les opérations et au commencement de juin, elle campait le soir aux environs de Gedir.
Youssouf el Shellali et la plupart des chefs placés sous ses ordres étaient absolument sûrs de la victoire. Qu’avaient à craindre des hommes comme Shellali, Mohammed bey Soliman, Daha Abou Sidr, d’une poignée d’hommes à demi-nus, affamés, affaiblis par la maladie! Ces soldats qui avaient pénétré victorieusement du Nil Blanc jusqu’à Doufilé, qui avaient conquis la province du Bahr el Ghazal, qui avaient anéanti le vieil empire du Darfour, qui en avaient fait périr les rois et les plus puissants personnages! Que pouvaient contre eux ces bandes indisciplinées et munies d’armes insignifiantes? Seul, Abdullahi Dheifallah les engageait à la prudence, à se tenir sur leurs gardes et conseillait à ses amis de ne pas faire fi du danger. Il leur fit même part d’un mauvais présage: quoique excellent cavalier, il avait été désarçonné à sa sortie d’El Obeïd! Mais ses avertissements n’eurent pas plus d’écho que la voix du prédicateur dans le désert.
Pourquoi se donner la peine d’aller chercher au loin des ronces et des épines pour construire une zeriba (abatis d’épines); les quelques buissons du Gebesh (broussailles sans épines) qui se trouvaient là ne seraient-ils pas, en les plantant simplement en terre et les accumulant les uns sur les autres, un retranchement suffisant?