Mais les partisans du Mahdi «ces hommes à demi-nus, affamés et affaiblis par la maladie», fanatisés jusqu’au délire, attaquèrent à l’improviste, avant même que l’aube eût blanchi le ciel, l’armée de Youssouf el Shellali. L’abatis d’épines fut franchi sans peine ou dispersé, et les soldats, à moitié endormis, fous de terreur, furent pour la plupart massacrés. Youssouf Pacha et Daha Abou Sidr furent tués sur le seuil de leurs tentes, avant d’avoir eu le temps de se vêtir. Ce qui restait de l’armée s’enfuit à la débandade et les fuyards furent un à un anéantis. Une suria (concubine) de Daha se précipita, le revolver à la main, sur les meurtriers de son maître et tua deux de ceux-ci; mais percée d’un coup de lance, elle tomba près du cadavre de son «seigneur.» Abdullahi Dheifallah, le seul qui eût eu connaissance du danger que courait l’armée, combattit avec le peu d’hommes qui étaient restés debout et s’étaient groupés autour de lui. Mais, écrasé par le nombre, il éprouva bientôt le même sort que ses compagnons.

On sait que les peuples sans grande civilisation attribuent toujours à des causes surnaturelles les événements ou les succès qui sortent de l’ordinaire.

Depuis plus de soixante ans, le Soudan était aux mains des Turcs et des Egyptiens. Certes, pendant cette longue suite d’années, il était arrivé maintes fois que des tribus arabes avaient refusé de payer le tribut et le châtiment ne s’était pas fait attendre; mais jamais il ne s’était rencontré un homme assez audacieux pour tenir tête avec une telle énergie aux maîtres du pays et leur déclarer la guerre dans toutes les formes! Et un misérable mendiant, un fakir, très pieux sans doute, mais complètement inconnu, ce Mohammed Ahmed enfin, avait réussi avec une poignée d’hommes affamés et presque sans armes, remportant victoire sur victoire! Non, il ne pouvait en être autrement. Cet homme disait vrai quand il prétendait être le Mahdi el Monteser, le libérateur promis et envoyé par Dieu.

La défaite de Youssouf el Shellali fit tomber tout le Kordofan aux mains du Mahdi. Maintenant il avait lui aussi de l’or, des chevaux, des armes, des munitions, tout ce que peut procurer la guerre. Tout cela, il s’empressa de le distribuer en présents aux chefs des peuplades accourues vers lui qui, par reconnaissance iraient chez les peuples lointains répandre sa gloire et le proclamer comme le véritable Mahdi dont l’unique mission était de relever la vraie foi, sans aucun souci des biens de ce monde.

Les habitants du Kordofan et du Darfour, gens pauvres, naïfs pour la plupart, furent transportés en apprenant les victoires du Mahdi. Gagnés à leur tour et entraînés par le fanatisme, ils abandonnèrent en foule leurs villages, et, se portèrent, avec leurs femmes et leurs enfants, à Gebel Gedir, nommé depuis lors Gebel Masa, pour y attendre les ordres du Mahdi. D’autres se réunirent en masses sous les ordres des chefs qu’ils s’étaient choisis, heureux d’entrer en lutte à leur tour contre les troupes du Gouvernement et les fonctionnaires établis dans la contrée.

Les Arabes nomades saisirent avec joie une occasion qui se présentait et qui correspondait si bien à leurs penchants et à leur nature.

Sous prétexte de religion et de la guerre sainte, ils s’en donnent à cœur joie; pillant et massacrant les habitants qui tenaient encore pour ces Turcs maudits et leur Gouvernement. C’était pour eux aussi un moyen de s’affranchir des tributs et des impôts.

Le Mahdi s’était mis immédiatement en rapport avec les marchands d’El Obeïd, qui par leurs richesses et leurs relations gouvernaient en quelque sorte la ville et une partie du pays, et connaissaient admirablement l’opinion publique et la faiblesse du Gouvernement dont ils s’entendaient à merveille à tirer profit.

Un grand nombre de ces marchands était tout disposé à se déclarer pour le Mahdi. A leur tête était Elias Pacha woled Omberir, l’ennemi acharné de Ahmed bey Dheifallah, qui, aussi puissant et aussi riche qu’Elias, restait fidèlement soumis au Gouvernement. Ahmed bey était l’ami intime du gouverneur Mohammed Pacha Saïd et tous les deux s’étaient unis contre Elias qui comprenait fort bien qu’une lutte contre ces deux hommes ne pouvait lui être favorable. Aussi, résolut-il de se joindre au Mahdi et de lui recruter secrètement des partisans.