Quelques marchands, moins favorisés de la fortune, comptaient sur les événements pour améliorer leurs affaires; d’autres, plus riches, craignaient de voir se réaliser les menaces du Mahdi: s’ils ne se déclaraient pas pour lui, ils redoutaient, après la victoire du Prophète, d’être dépouillés de tous leurs biens, et de se voir eux-mêmes avec leurs femmes et leurs enfants distribués comme esclaves entre les vainqueurs.
Les sheikhs religieux espéraient, eux aussi, grâce à ce mouvement en faveur de la foi, recevoir de meilleures places. Tous du reste se sentaient très fiers, qu’un Soudanais eût osé se donner pour le Mahdi et se flattaient qu’un jour leur pays serait dirigé par ses propres enfants et non plus par des étrangers. Quelques-uns comprenaient cependant que le triomphe du Mahdi amènerait la ruine du pays; mais ils étaient bien rares et quelques efforts qu’ils fissent pour arrêter les progrès du mal et soutenir le Gouvernement, ils ne purent y réussir et se cachèrent quand le Gouvernement succomba.
Elias Pacha envoya son fils Omer à Gedir pour porter au Mahdi des détails minutieux sur la situation et l’engager à marcher sur El Obeïd. Mais Mohammed Pacha Saïd avait pris ses précautions; un fossé avait été creusé tout autour de la ville, comme si le gouverneur était certain que les habitants feraient cause commune avec lui et s’opposeraient de vive force à un investissement.
Ce ne fut que sur les recommandations pressantes d’Ahmed bey Dheifallah qu’on songea à protéger par des fortifications spéciales les bâtiments du Gouvernement et les casernes situés au centre de la ville.
Au lieu d’accumuler promptement et rapidement les provisions de blé nécessaires, Mohammed Pacha Saïd, fidèle à ses principes d’économie, voulut conclure des marchés aux mêmes prix qu’en temps de paix et cela avec des marchands qui étaient ses ennemis, il est vrai, mais qui, très probablement poussés par la cupidité se seraient volontiers chargés des commandes. L’agitation qui chaque jour allait croissant devint bientôt un obstacle insurmontable pour l’approvisionnement et il fut impossible de se procurer la moindre quantité de blé nécessaire même aux prix les plus élevés.
Les employés du Gouvernement, aussi bien les percepteurs de l’impôt que les plus petits fonctionnaires perdus dans de lointains villages se virent bientôt, malgré la protection de leurs soldats, attaqués de tous côtés; il leur fallut ou mourir sur place, ou se retirer.
Abou Haraz, village situé à une journée de marche seulement d’El Obeïd et dont les habitants obéissaient encore quelque peu au Gouvernement, fut attaqué un beau matin et complètement rasé par les Arabes Bederia.
Ceux qui échappèrent au massacre, des femmes surtout et des enfants, s’enfuirent à El Obeïd. Epuisés par la soif, sur cette longue route où l’on ne rencontre pas une goutte d’eau, beaucoup tombèrent et furent prises par les vainqueurs. On donna à boire aux jeunes filles prisonnières qui représentaient un agréable butin; quant aux vieilles femmes, les Bederia, avec une cruauté inouïe, leur coupèrent les mains et les pieds, afin de s’emparer plus vite des bracelets d’argent et d’ivoire qu’elles portaient aux bras et aux jambes.
Vers le même temps dans le nord du Kordofan, Ashaf, ville renommée pour la richesse de ses cultures, fut prise et pillée. Un grand nombre des habitants réussirent à atteindre Bara, protégés par Nur Angerer qui veillait sur eux en personne avec ses esclaves et Mohammed Agha Shapo, ancien kawas de Gordon Pacha, qui l’avait nommé sandjak de la ville. Shapo, un vieux Turc de la tribu des Kurdes, rendit le courage aux fuyards qu’il avait réunis et réussit, à plusieurs reprises, à repousser les assaillants qui les poursuivaient sans relâche.
«Mes filles, disait-il aux femmes de la troupe, chantez-moi quelque chose pour me donner le courage d’anéantir nos ennemis. Vos chansons réjouissent mes oreilles et chassent la crainte de mon cœur».