Je fis partir aussitôt pour Shakka 250 hommes d’infanterie régulière, 100 Basingers, 25 cavaliers irréguliers et Ismaïn woled Bernou, qui avait servi autrefois d’intermédiaire entre Gessi et Soliman Zobeïr, avec ses gens (environ 40 serviteurs armés). Le commandant de l’expédition, Mansour effendi Hilmi, avait ordre de pacifier la région.
En outre, le sultan Abaker el Begaoui recevait l’ordre de se joindre à l’expédition; il connaissait, en effet, à fond le pays des Risegat et était un serviteur du Gouvernement.
J’invitai Mansour effendi à user envers les Arabes de douceur et de prudence, autant que le permettrait la dignité du Gouvernement; mais, s’il était nécessaire, il devait agir avec vigueur. Pour moi, je retournai à Fascher, après le départ de l’expédition, afin d’y rassembler pendant qu’il était temps encore, les soldats dispersés dans le pays pour la perception des impôts et de me tenir prêt à toute éventualité.
J’eus encore auparavant une entrevue avec Zogal bey, que j’avais appris à mieux connaître depuis mon premier séjour à Dara, où il avait été mon représentant, pendant mon absence.
D’après ce qui m’avait été rapporté, il avait avec Omer woled Dorho de fréquentes entrevues nocturnes, durant lesquelles ils s’entretenaient dans le meilleur accord du nouveau mouvement soulevé par le Mahdi; on en pouvait conclure que, si celui-ci réussissait, ils n’hésiteraient pas à se joindre à ses partisans. Ces deux personnages étaient l’un et l’autre fort riches, ce qui, joint aux fonctions qu’ils remplissaient dans le Gouvernement, leur donnait une influence énorme sur la population; aussi devais-je prendre bien garde d’éviter toute rupture avec eux aussi longtemps que cela serait possible.
Dans mon entretien avec Zogal bey je ne laissai donc rien paraître de ce que j’avais appris au sujet de ses entrevues avec Omer woled Dorho et de ce qui s’y passait. Il m’avait déjà précédemment avoué qu’il était de la tribu des Danagla à laquelle appartenait le Mahdi, et que même ils étaient cousins; je lui conseillai de ne pas se laisser influencer par ces liens de parenté, mais de rester fidèle au Gouvernement et de faire tous les efforts pour lui procurer la victoire. Je lui fis comprendre que si de simple marchand qu’il était, il avait pu parvenir à la haute position qu’il occupait, il le devait au Gouvernement actuel; jamais le Mahdi, à supposer qu’il fut un jour victorieux ne pourrait lui donner une situation équivalente. Je le mis en garde contre les succès passagers du Mahdi et contre la croyance nullement très flatteuse pour lui, que son cousin fut le véritable Mahdi. La victoire, tôt ou tard, appartiendrait finalement au Gouvernement, et lui Zogal, un fonctionnaire honoré du titre de bey aurait à payer fort cher plus tard son infidélité et sa trahison.
Il devait, avant tout, songer à ses femmes et à ses enfants, qu’il pouvait précipiter tout à coup dans la misère par une démarche irréfléchie. Ces conseils, ajoutai-je en terminant, lui étaient donnés non par son supérieur mais par un ami qui, dans une œuvre commune, l’avait toujours reconnu fidèle et dévoué.
Zogal qui paraissait touché de mes paroles me déclara que, bien que parent de l’homme qui se donnait aujourd’hui pour le Mahdi, il resterait invariablement fidèle au Gouvernement et qu’il était prêt à me donner, en toute occasion, des preuves de sa loyauté et de son attachement.
Je lui demandai si par hasard il n’avait pas déjà reçu des lettres de son cousin le poussant à trahir le Gouvernement. Il répondit négativement et me montra seulement quelques circulaires appelant à la révolte et qui, expédiées par le Mahdi à différents chefs fanatiques, avaient été interceptées. Je fis comparaître le messager chargé de la distribution de ces circulaires et qui avait été arrêté; il ne put nier la mission dont on l’avait chargé, et qui constituait un crime de haute trahison; la province du Darfour étant soumise à la loi martiale, je fis fusiller l’homme sur le champ.
Le jour de mon départ, je réunis les fonctionnaires et les officiers; je les exhortai vivement à bien remplir leurs devoirs et leur fis part de mon intention de revenir prochainement de Fascher. Ayant laissé à Dara 50 des cavaliers d’Omer woled Dorho, j’arrivai après trois jours de marche à Fascher, où je fus informé de la destruction de la station télégraphique de Foga par les Arabes Hamer; en outre les environs de Omm Shanger n’étaient plus très sûrs depuis que ces bandes avaient paru dans le district.