Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; il prétendit avoir vu le Prophète et le Mahdi qui lui avaient assuré la victoire et se réjouit du commencement des hostilités, comme d’une fête. Même les femmes du Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées et surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient que juste le nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment voir les deux partis aux prises; leur position était telle qu’elles ne pouvaient que gagner au change: Aïsha Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit une épée pour prendre part à la guerre sainte!
Pendant que cela se passait à quelques centaines de pas de la maison du calife, lui aussi faisait ses derniers préparatifs.
C’était un lundi, après la prière du soir; le calife fit venir tous les moulazeimie et les mit au courant des intentions des Ashraf. Il nous ordonna de nous armer, déclara notre service permanent: aucun ne devait quitter son poste, devant la porte. Des cartouches furent données aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent se placer dans les rues conduisant aux maisons des rebelles pour leur couper toutes les communications. 1000 fusils furent distribués aux Taasha qui se postèrent sur une grande place entre le tombeau du Mahdi et la maison du calife, ainsi que le long des murailles. Les nègres, sous les ordres de Ahmed Fadhil, durent prendre leur position au centre de la mosquée et attendre; là aussi se trouvaient les cavaliers de Yacoub et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à toutes les éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir des sympathies pour les rebelles devait occuper la partie de la ville la plus rapprochée de ses maisons et couper toutes les communications aux révoltés.
Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement cernés et il ne leur restait qu’à se rendre ou à se battre. Cependant, avant le combat, le calife envoya ses cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation de leur père et les paroles de ce dernier sur son lit de mort; il leur fit demander en même temps quels étaient leurs désirs et leur promit d’y donner satisfaction si c’était possible. On répondit brièvement aux cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat.
Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants de ne pas provoquer le combat et de se borner en cas d’assaut à la défense nécessaire. Il tenait à terminer cette révolte à l’amiable. Il était fermement persuadé qu’il serait victorieux dans une bataille, mais aussi qu’Omm Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que les tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement du combat, chercheraient et trouveraient l’occasion d’exercer leur amour du vol et du brigandage, qualités dominantes de leur caractère et ne songeraient qu’à s’emparer du butin; il savait par expérience que dans l’ardeur de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, finalement se feraient la guerre entre elles et saisiraient l’occasion pendant le trouble général, de regagner leur patrie qu’elles avaient presque toutes quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le cadi vers les rebelles, mais sans plus de succès que la première fois.
Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout au plus ma vie qui était continuellement en jeu dans le voisinage du calife qui n’avait pas même épargné le plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan, lorsqu’il crut ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me procuraient une douce satisfaction; puis, je pensais qu’une occasion de reconquérir ma liberté pourrait s’offrir et grâce aux anciens soldats du Gouvernement qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel, je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des plans définis pendant cette époque mouvementée et anormale eût été folie; je désirais la guerre pour en tirer tous les avantages possibles.
Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, ouvrirent le feu et quelques-uns des nôtres, malgré la défense, y répondirent. Cependant ce ne fut qu’une escarmouche. Les rebelles semblaient ne pas savoir ce qu’ils voulaient et leur parti faisait déjà l’impression d’être divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur courage l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous n’avions en tout que cinq morts. De nouveau le calife envoya des ambassadeurs et le calife Ali woled Helou pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on répondit moins rudement; on désirait même connaître les conditions de réconciliation; les envoyés furent en même temps chargés de les poser. Les négociations prirent le reste du jour, et même jusque fort tard dans la nuit, puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception, elles finirent par un arrangement. Le calife promit par serment d’accorder grâce complète à tous les conjurés sans exception. En outre il fit les concessions suivantes:
1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une place selon son rang avec voix consultative dans toutes les affaires importantes du Gouvernement.
2º Les bannières mises hors de service depuis la mort d’Abd er Rahman woled Negoumi devaient lui être rendues avec le droit d’enrôler des volontaires.
3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du Bet el Mal des secours proportionnés en argent selon la volonté du calife Chérif.