Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes leurs armes et à obéir désormais aveuglément aux ordres du calife.

Les conditions furent acceptées et la paix conclue; seule l’exécution de ces mesures se fit attendre.

Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles parurent devant le calife, demandèrent et reçurent leur pardon et renouvelèrent leur serment de fidélité. L’après-midi du même jour, le calife Chérif vint avec les deux fils du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la cavalerie et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant trois jours consécutifs reçurent l’ordre de quitter la mosquée. Les Djihadia et les moulazeimie devaient rester à leur poste jusqu’à ce que les armes eussent été livrées.

Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de mes serviteurs demander des nouvelles du Père Ohrwalder; il revint disant qu’il avait trouvé la porte de la maison fermée et avait pris des renseignements auprès de ses voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il avait l’habitude d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les deux sœurs de la mission qui demeuraient chez lui étaient également absentes. L’idée me vint soudain alors qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait rencontré par hasard des gens de confiance et s’était enfui avec eux. C’était bien cela. Avant la prière du soir un des muselmanium et le Syrien Georgi Stambouli vinrent demander en tremblant à être conduits vers le calife pour lui communiquer des affaires urgentes.

Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus importantes, les pria d’attendre dans la mosquée et ne leur demanda ce qu’ils voulaient qu’après la prière du soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis (l’ecclésiastique Joseph) avait disparu depuis hier avec les femmes qui habitaient sa maison. Le calife extrêmement fâché en apprenant cette nouvelle, fit venir immédiatement Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el Mal et Mohammed Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de poursuivre les fugitifs sur toutes les routes et d’employer tous les moyens en leur pouvoir pour les rattraper et les ramener morts ou vivants à Omm Derman. Ce fut un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût fort occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps de penser à eux, sans quoi, ils n’auraient pas manqué d’être incarcérés et dépouillés de leurs biens, puisque Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors de l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans les provinces pour aider à la concentration des troupes, Nur el Gerefaoui et Mohammed Wohbi n’en purent trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait sans doute pas.

Je désirais de tout mon cœur le succès de son audacieuse entreprise; il avait tant souffert et supporté son malheur avec une patience toute chrétienne, s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa rare dévotion.

Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était pas seulement pour moi un compatriote, mais aussi un ami fidèle. C’était le seul qui avait avec moi une parenté spirituelle, le seul avec qui je pouvais dans les jours de tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle. Maintenant j’étais bien seul!

Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa de vifs reproches au sujet de la fuite d’Ohrwalder.

«Il est de ta race et était, je le sais, en relation avec toi. Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même? Tu dois avoir eu connaissance de ses intentions?»

«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir qu’il voulait fuir? Dès le commencement des troubles que tu as apaisés, grâce au Tout-Puissant et à ta sagesse, je n’ai pas un instant quitté mon poste. Si j’avais su que c’était un traître, tu sais bien que je t’aurais averti à temps!»