«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener d’ici,» dit le calife toujours fâché et méfiant.
Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le calife, de Rosty, le consul général austro-hongrois, en avait adressé une à ce dernier, en arabe, pour le remercier de sa manière d’agir envers les membres de la mission catholique et demander un sauf-conduit pour un messager qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous la protection autrichienne et que S. M. l’empereur avait pour eux un intérêt tout particulier. Le calife m’avait montré la lettre sans y répondre et considéra dès lors tous les membres de la mission comme mes compatriotes; il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés par l’intermédiaire du consul général.
Je fis remarquer au calife qu’il était probable que des marchands des tribus limitrophes arabes se fussent trouvés à Omm Derman lors des troubles et en eussent profité par amour du gain pour faciliter la fuite d’Ohrwalder et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis et me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me congédia.
Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent enfin livrées et le calife trouva qu’il était temps de prendre des mesures radicales contre ses adversaires. Une vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis le commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied jour et nuit pour garder le calife quand il convoqua en assemblée les deux autres califes, les cadis et les chefs Ashraf et Danagla. Il reprocha à ces derniers de n’obéir à ses ordres qu’avec répugnance malgré son pardon, de venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu tous les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la proclamation du Mahdi en sa faveur.
Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur qui prétendait n’agir que d’après des inspirations prophétiques, il déclara à l’assemblée que le Prophète lui était apparu et lui avait commandé de punir les récalcitrants qu’il lui avait indiqués.
Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient Ahmed woled Soliman universellement détesté et Ahmedi, l’un des secrétaires du calife, originaire de Dongola. Le calife soupçonnait ce dernier de sympathiser avec ses ennemis et de les renseigner secrètement sur les mesures qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre, reçus par les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés en prison, en butte à de mauvais traitements, puis mis aux fers.
Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les mains et les envoya en bateau à Faschoda sous forte escorte. Zeki Tamel les laissa parqués environ huit jours dans une zeriba étroite où ils souffrirent de la faim et de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions secrètes, ils furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement coupés! (après qu’on leur eut arraché leurs mauvais vêtements).
La révolution terminée, le calife avait envoyé deux de ses plus proches parents, Ibrahim woled Malek et Salah Hammedo, celui-ci vers le Nil Bleu et l’autre vers le Nil Blanc pour mettre en état d’arrestation les parents et partisans des Ashraf qui, à cause de leur absence, n’étaient pas compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés expédièrent tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba à Omm Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition pour avoir pris part à la conspiration. Parqués des jours entiers dans la cour de la prison, entre la vie et la mort, ces malheureux apprirent enfin du calife qu’ils auraient la vie sauve à condition de partager tous leurs biens avec lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils y consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut la plus grande part. Mis en liberté après le partage, ils rentrèrent dans leurs villages respectifs; il ne restait au riche que le nécessaire à peine et le pauvre était dans la misère noire. Mais ce qui les indigna le plus et les fit soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.
Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces biens ce qui leur plut et partagèrent le reste entre les tribus occidentales, favorisant particulièrement leur tribu et surtout la branche des Djouberat. Cela excita le mécontentement des autres tribus qui depuis longtemps murmuraient au sujet de la préférence accordée aux Taasha et de leur arrogance. Ils se plaignirent, mais furent repoussés durement par le calife et Yacoub.
Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les troupes du pays étaient restés paisibles. Les généraux reçurent cependant l’ordre de désarmer tous les Danagla suspects.