Le calife tourna alors ses regards vers les deux oncles du Mahdi qu’il haïssait. Ils s’appelaient Mohammed Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati Ali. Il prétendit avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement ses mesures et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit devant le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence, ils furent condamnés à la prison. Le calife ordonna qu’ils eussent pieds et mains dans les fers et fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des instructions secrètes qu’il devait exécuter.
Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée de ce dernier, il reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il s’occupait encore des Shillouk et de venir à Omm Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était rendue sans combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient être emmenés à Omm Derman. Les nègres Dinka ne se doutant de rien furent presque tous massacrés dans un festin auquel ils avaient été conviés.
En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel Ahmed Agha le bateau avec Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris connaissance des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à terre après le coucher du soleil.
Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait sa grâce, mais s’attirait les railleries de Zeki et les injures de son compagnon de souffrances Abd el Kadir, qui attendait tranquillement son sort, ayant honte de la lâcheté de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du pays où on leur trancha la tête avec de petites haches dont on se sert au Soudan pour abattre les branches des arbres.
Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, traînant après lui des milliers d’esclaves, tandis que de nombreux troupeaux suivaient les bords du fleuve. Il acquit une véritable fortune en les vendant.
Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et l’accusèrent auprès du calife de viser à l’indépendance dès qu’il trouverait assez de partisans. La haine seule de ses gens l’avait empêché jusqu’alors, disaient-ils, de réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches présents en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le faire rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.
En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même les manœuvres de son armée et des troupes d’Omm Derman. Mais, manquant des connaissances militaires les plus primitives et son armée de 30000 hommes étant très indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un indescriptible désarroi dont la cause m’était attribuée en qualité d’adjudant du calife. Souvent, quand le désordre prenait des dimensions inquiétantes, il m’accusait de lui être hostile, de mal comprendre ses ordres intentionnellement pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne s’agissait ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter, continuer mon service, puis à la fin, quand le calife déclara les manœuvres terminées et que Zeki Tamel reçut l’ordre de reculer jusqu’à Gallabat, contre toute attente je fus loué et je reçus comme cela m’était déjà arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de sa satisfaction!
Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée de Zeki, la mort traîtreuse de ses deux proches parents et protesta, encouragé par la foi naïve, d’être inviolable en sa qualité de calife, contre une telle infraction au traité de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion tant désirée d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution sans condition et comme s’opposant aux inspirations du Prophète. Il ordonna au calife Ali et aux cadis de constater si ses déclarations étaient exactes.
Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife, appréhendé dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah et ses moulazeimie. Etant nu-pieds il demanda ses souliers; on les lui refusa; en sortant de la djami, on l’emmena si rapidement et on le poussa de telle façon que hors d’haleine, il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable, il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent rivées aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de prison. Privé de toute communication avec ses semblables, étendu sur le sol, il eut le loisir de réfléchir à son sort et de reconnaître que les traités, ainsi que la personne d’un calife n’étaient pas sacrés pour le calife du Mahdi quand il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger.
Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux soins de leur grand-père Ahmed Cherfi avec l’ordre de les mettre aux arrêts et de ne leur laisser voir personne. Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du Mahdi était un homme âgé, possédant une grosse fortune amassée en pillant; de crainte de la perdre, il faisait preuve d’une soumission qui ressemblait à un esclavage, s’attirant ainsi les sympathies du calife.