Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort inquiet. Younis avait envoyé de Dongola au calife un homme venant du Caire et ayant à faire d’importantes communications sur certaines personnes vivant ici. En présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu.
J’eus le pressentiment de n’être point étranger à cette affaire et priai un des cadis avec lequel j’étais lié de bien vouloir me renseigner. En quelques mots, il me tranquillisa, mais en m’avertissant d’être prudent et de ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de m’intéresser à cet incident.
Après la prière, les juges furent appelés de nouveau et, accompagnés du messager, se présentèrent chez le calife. Quelques minutes après, je vis l’homme, qu’on avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue, je m’en réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait donné le cadi, je parus fort indifférent devant mes camarades qui cherchaient à s’enquérir des causes de l’arrestation de ce personnage.
Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, quelques-uns de mes collègues se trouvaient déjà chez lui.
Il me fit prendre place et commença à me faire observer qu’il m’avait toujours exhorté à être fidèle, qu’il avait soin de moi comme un père de son fils et qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées contre moi, par mes ennemis.
«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y a pas de fumée sans feu. Or, chez toi, il y a toujours de la fumée et beaucoup de fumée.»
Son regard devint plus perçant.
«Cet homme a prétendu hier que tu étais un espion du Gouvernement et que ta solde était versée mensuellement à ton remplaçant au Caire, lequel te la faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta propre signature, chez les autorités de cette ville, prétendant que Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu s’enfuir que par ton intermédiaire. Il a déclaré enfin que tu t’es engagé vis-à-vis des Anglais, lors d’une attaque d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal ainsi que du magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos anciens déserteurs, a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire pour ta défense.»
«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, Dieu est miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un espion et n’ai jamais communiqué avec le Gouvernement. Quant à avoir touché un salaire quelconque, je le nie. Mes frères, tes moulazeimie qui entrent continuellement dans ma maison savent fort bien que souvent je manque même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi m’a toujours empêché de me plaindre. Cet homme prétend avoir vu ma signature: nouveau mensonge! Je suis convaincu qu’il est incapable de déchiffrer nos langues européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai le mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il connaît nos caractères, mais non que je suis un espion.»