J’attendis sa réponse.

«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet homme?»

«Quels services ce personnage aurait-il donc rendu au Gouvernement, repris-je, pour qu’on lui ait, à lui, un déserteur, confié mes secrets et que je suis un espion? Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf, personne que toi ne peut mieux savoir qu’au moment de sa fuite, il m’était de toute impossibilité d’avoir des relations avec lui, ou avec un autre, puisque je ne m’éloigne jamais de ta personne. S’il avait été en mon pouvoir de favoriser la fuite de quelqu’un, si j’avais été un traître, ne serais-je pas parti moi-même?

«Les Anglais savent-ils que ma maison est sise vis-à-vis du magasin aux poudres, c’est compréhensible; le messager qui m’apportait, avec ta permission, les lettres de ma famille, a pu le voir et le leur dire peut-être.

«Il est fort possible aussi qu’après avoir cessé, selon ton désir, toute correspondance avec les miens, ceux-ci se soient informés de ma santé auprès des marchands qui d’ici se rendent souvent au Caire et aient appris où je demeure; en ma qualité de moulazem personne ne l’ignore. Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d’une guerre, d’occuper ton arsenal, c’est trop ridicule, trop grotesque. Autant que je puis en juger, je ne crois pas qu’on ose attaquer ton pays, ni toi, l’invincible, le victorieux; le hasard le permît-il même, comment saurais-je qu’alors, au moment propice, j’occuperais encore ma demeure actuelle?

«Non, je crois plutôt qu’à ce moment-là, je serais au premier rang des combattants prouvant que mon sang et ma vie sont à toi et que je te suis fidèle et soumis. Maître, tu es juste; tu ne sacrifieras pas l’homme qui te sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de tes ennemis!»

«Eh! d’où sais-tu donc que cet homme, qui dépose contre toi, est un Dongolais?» me demanda aussitôt le calife.

«Je me rappelle l’avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs années avec Abd er Rahman woled Negoumi el Chehid (martyr, ainsi qu’on le nommait depuis sa mort) et l’ai fait chasser de force par tes moulazeimie, tellement il était importun.[4]

«Veut-il aujourd’hui, peut-être, te prouver sa fidélité et se venger en me calomniant. Dieu t’a donné la sagesse pour gouverner les hommes; tu sauras donc aussi discerner ce qui est juste en ce cas!»

Le calife attendit quelques instants.