«Je t’ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger, mais pour te montrer que, quand même, je ne t’ai point retiré ma confiance. Si j’avais ajouté foi aux dénonciations de cet homme, je ne l’aurais point fait enfermer. Tu as des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom est connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu sois près de moi...... Sois sur tes gardes: où il n’y a pas de feu, il n’y a pas de fumée!»
Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent encore longtemps avec lui.
Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret un de mes camarades en qui j’avais confiance sur ce que le calife avait ajouté après mon départ. Voici la réponse qu’il me fit:
«Le calife a déclaré qu’il savait bien que l’homme mentait, mais, qu’en toute cette affaire, il devait pourtant y avoir un fond de vérité. Il a toutefois admis la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui suscitent des intrigues contre toi.»
Pendant ma défense, j’avais eu envie de soulever ce dernier point; mais il valait mieux conserver une porte de sortie, le cas échéant; le calife ayant, de lui-même, émis cette supposition, mon silence me permettrait de me défendre, en utilisant et en développant cette idée.
Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain; pendant combien de temps encore aurai-je à me défendre, à me justifier? Il était clair que le calife me considérait toujours comme son adversaire et n’attendait qu’une occasion, une seule pour me mettre, à jamais, hors d’état de lui nuire...! Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait agir à mon égard, avec plus de douceur qu’avec toute autre personne. Ah! Madibbo, ton précepte «sois soumis et patient» est juste, mais combien est-il dur à suivre!
Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant dans ma demeure. Nur el Gerefaoui, le successeur d’Ibrahim Adlan m’y suivit. Je le connaissais depuis longtemps et nos rapports étaient très amicaux.
«Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la cause en soit heureuse!»
«Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main que je lui tendais; mais qui te dérangera quelque peu néanmoins. J’ai besoin de ta maison et je te prie de me la céder aujourd’hui même. En échange, je t’en donne une sise au sud de la djami; celle-là même où les hôtes du calife ont coutume de descendre.
«Elle est plus petite que la tienne, c’est vrai, mais à cause de sa position, séparée de la djami par la route seulement, elle te sera commode, à toi qui es un homme si pieux.»