Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle demeure me porterait plus de chance!
Au reste, je n’étais pas le seul qui dut déménager si subitement. Tout le quartier situé au nord de la maison du calife, occupé en grande partie par les Ashraf et leurs partisans, dut être évacué sur le champ, sans que les habitants reçussent la permission d’emporter une partie intégrante quelconque de leurs maisons et sans recevoir d’indemnité. On leur assigna un terrain avec ordre de se construire de nouvelles habitations. Comme on le voit, j’étais toujours moins mal traité que les autres.
Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance ici, apprit que j’étais Autrichien et que je prenais une vive part à tous les événements qui surgissaient dans mon pays; il voyageait beaucoup, se rendant fréquemment en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour, m’ayant cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix basse, diverses communications sur l’Egypte et me donna un journal d’Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour même, mais qui contenait quelques articles sur ma patrie.
Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus, chez moi et, en le parcourant d’abord, j’appris, à mon grand effroi, la mort de notre prince héritier Rodolphe. Je ne saurais décrire l’impression que me fit cette nouvelle.
J’avais servi sous ses ordres et je n’avais point perdu l’espoir de rentrer un jour dans mon pays l’assurer que dans toutes mes vicissitudes, je n’avais point oublié l’honneur d’avoir été officier dans son régiment. Qu’importait donc mon sort, en présence d’un événement aussi émouvant!
Je me repris à penser à notre Empereur qui est aimé de son peuple comme pas un monarque et que nous autres Autrichiens, nous sommes habitués à considérer comme un père!
Entouré d’hommes qui, par nature et par habitude, n’éprouvaient aucun sentiment, j’avais le loisir de me rappeler tant de souvenirs et de donner libre cours à l’amertume et aux ressentiments douloureux que j’éprouvais.
Et pourtant, il ne m’était point permis de laisser remarquer ce qui m’agitait si profondément! Il me fallait refouler de force les sentiments que je portais à ma patrie, aux miens et qui menaçaient parfois de prendre le dessus; je devais le faire pour que la nostalgie, l’agitation ne me fissent pas perdre la force de résistance nécessaire et ne me fissent pas paraître plus misérable encore que je l’étais. Cela me réussissait, en partie du moins, me contentant pour l’instant de mon sort, mais nourrissant toujours l’espoir d’une amélioration, d’être libre enfin. Cette triste nouvelle m’abattît cependant; je me sentis plus malheureux qu’auparavant. Ah! pourquoi cet homme m’avait-il apporté ce journal! Il avait cru me rendre service, sans doute: il m’avait enrichi d’une douleur et appauvri d’une espérance!
Mes camarades, sans deviner la cause de mon abattement visible, me conseillèrent de paraître content comme d’habitude, et de ne point regretter mon ancienne demeure; car, le calife, par ses espions, ne manquerait point de s’informer de moi. Je m’efforçai donc de paraître indifférent et prétendis être indisposé.