Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu d’Ahmed woled Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat un message dans lequel celui-là se plaignait amèrement de Zeki, son supérieur. Quelques jours après, le plaignant lui-même arriva et, tant en son nom personnel, qu’au nom des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet d’insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki voulant se rendre indépendant, n’attendait que l’occasion favorable de mettre ses projets à exécution. Le calife qui savait bien que ces accusations étaient dues surtout à l’aversion qu’éprouvaient les émirs à l’égard de leur commandant, ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués, et à l’avenir de les traiter selon leur situation. Ahmed woled Ali dut rentrer à Gallabat; le calife le pria toutefois de surveiller étroitement son supérieur et de dresser des rapports précis et exacts sur les faits qu’il avançait.

Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala par le calife qui le remplaça par Mousid; Gerger était Dongolais; aussi pour ne pas le laisser au milieu de ses compatriotes, le calife l’expédia à Redjaf, avec deux vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient là; en cela, il agissait comme il l’avait fait avec Mohammed Khalid. Omer Salih fut cité à Omm Derman pour fournir de vive voix des renseignements sur la situation à Redjaf; Gerger fut nommé émir du pays; tous les soldats et les combattants porteurs d’armes à feu furent placés sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife.

Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours quand le calife fut atteint du typhus. Toute la population d’Omm Derman fut en proie à une grande inquiétude et suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont le dénouement fatal pouvait amener les plus graves bouleversements. Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif selon la loi du Mahdi, montra, en ces jours, un intérêt qui ne concordait pas très bien avec l’amour qu’il portait à Abdullahi; ses partisans et ses compatriotes suivirent son exemple, et pour cause!

Mais la robuste constitution du calife l’emporta, à moins que les habitants du Soudan ne fussent point encore suffisamment châtiés et que, vivant fléau, Dieu n’ait pas voulu l’enlever avant que son œuvre fut achevée!

Vingt jours de maladie; puis il reparut de nouveau devant ses disciples qui le saluèrent par des acclamations, des cris de joie: il est vrai que la plupart ne cherchait qu’à faire du bruit! Seuls, ses parents et les tribus de l’ouest se réjouirent de sa guérison.

Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui s’était passé pendant sa maladie. Il savait bien qu’en ayant donné toujours la préférence à ses parents, les autres tribus occidentales seraient fâchées, mais comme elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand même obligées de prendre son parti. Les habitants des rives, ceux du Ghezireh, la plupart Djaliin et Danagla, c’est-à-dire ses ennemis, étaient désarmés et affaiblis par la confiscation de leurs biens. Il les éloigna encore davantage de leur patrie, en les consignant au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer les garnisons. Il avait compris aussi que le calife Ali woled Helou et les siens aspiraient à gouverner, mais il savait que jamais ils ne se décideraient, comme les Ashraf, à chercher par la force l’accomplissement de leurs désirs.

A mon égard il était devenu encore plus méfiant qu’autrefois. Depuis que nous étions voisins, il s’enquérait en secret auprès de mes camarades, de toutes mes démarches, de ma façon de vivre, de mes sentiments. Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceux-ci parlaient en ma faveur; ils me prièrent pourtant de redoubler de prudence.

Nous étions en décembre 1892; un jour, un peu avant midi, je quittai la porte du calife, désirant aller me reposer: on me rappela aussitôt.

Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle; j’avais encore, toutes fraîches en ma mémoire, les leçons et les menaces qu’on m’avait faites à la suite des calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon anxiété ne fit-elle que croître en prenant place au milieu des juges, selon l’ordre du calife, qui n’avait pas répondu à mon salut.