«Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans la prison commune, outragé, maltraité; on le chargea de fers autant qu’il put en porter; puis, on le jeta dans un cachot à l’écart. Privé complètement de rapport avec les vivants, on lui supprima même le pain et l’eau, en sorte qu’après vingt jours de captivité, il périt misérablement de faim et de soif. Au moment de son arrestation, on avait confisqué sa maison située à Omm Derman. On y trouva 50 000 écus Marie Thérèse et Medjidieh, entassés dans des sacs; de l’or non monnayé en anneaux et une grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes d’Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres, qui lui étaient fidèlement dévoués, et qui étaient venus avec lui de Gallabat furent également jetés dans les fers; on les laissa pour la plupart périr de faim et de soif, comme leur maître.
Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife commandant en chef et successeur de Zeki. Il se mit en route aussitôt avec les émirs, pour le Ghedaref où la garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les ordres qu’il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur, consistant en chameaux et en nombreux esclaves. Il envoya le tout à Omm Derman avec toutes les femmes, au nombre de 164 et dont Zeki avait eu 27 enfants. Le calife garda pour lui les animaux et les esclaves, il fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans, puis maria les mères des 27 rejetons à ses esclaves de sorte que les orphelins, dont le père était de souche esclave furent élevés par ses anciens compagnons. Les frères et les proches parents de Zeki, au nombre de sept personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed woled Ali et même une de ses sœurs fut fouettée jusqu’à ce que mort s’ensuive sous le futile prétexte qu’elle avait caché sa fortune. Ahmed woled Ali avait maintenant le commandement supérieur; il voulut aussitôt démentir le reproche de lâcheté qu’on lui faisait de tous côtés, et, par ses opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa demande, il reçut du calife la permission de marcher contre les tribus arabes établies entre Kassala et la Mer Rouge et soumises au Gouvernement italien. Mais il reçut l’ordre toutefois de ne pas attaquer les troupes dans leurs forteresses; la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à marcher et de se joindre à lui. Au commencement de novembre 1893, il quitta le Ghedaref avec son armée et les troupes de Kassala; il avait une force d’environ 4500 fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour combattre les tribus arabes de l’est, de Beni Amer, Hadendoa et d’autres.
Celles-ci, instruites à temps de ses intentions, avaient chassé leurs troupeaux et se retiraient lentement devant lui. Près d’Agordat, il tomba sur les troupes italiennes qui s’y étaient fortifiées, et les attaqua sans réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la défense du calife.
Ahmed woled Ali fut battu. Lui-même tomba et avec lui ses deux principaux lieutenants Abdallah woled Ibrahim et Abd er Rasoul, ainsi qu’un grand nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée dépassèrent 2000 hommes appartenant presque exclusivement au contingent du Ghedaref, car Mousid avec ses soldats n’appuyait pas Ahmed woled Ali. Si les troupes italiennes avaient été assez fortes pour entreprendre une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant vers Kassala, ces derniers auraient été complètement anéantis. Grande fut l’émotion à Omm Derman lorsque arriva la nouvelle de la défaite et de la mort d’Ahmed woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife chercha, il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver devant le public son calme et son indifférence en prétendant que l’ennemi avait subi de bien plus grosses pertes que ses propres troupes et qu’il remerciait Dieu de ce que ses parents avaient trouvé la mort des martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens. En réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par la crainte que le Gouvernement italien ne fut encouragé, par sa victoire facile, à attaquer Kassala elle-même dont la conquête au milieu de la panique qui régnait actuellement ne pouvait offrir, d’après sa propre conviction, aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque la nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que l’ennemi n’avait pas quitté ses anciennes positions et ne songeait pas à une marche en avant, qu’il se calma et pensa à nommer un nouveau commandant pour rassembler, discipliner et fortifier les troupes retournées dans le Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais la population d’Omm Derman vit, dans la défaite et la mort d’Ahmed woled Ali et de ses émirs, une grande punition du ciel. Les victimes avaient honteusement calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est vrai. Elles l’avaient désigné au calife comme rebelle et elles s’étaient rendues coupables par leurs fausses allégations de sa mort honteuse. Elles avaient massacré ses frères et n’avaient pas même ménagé les femmes. La justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était vengée!
Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant du Ghedaref avec la recommandation alors bien inutile de se tenir strictement sur la défensive. Fadhil se rendit à son poste en passant par Kassala et rassembla les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite d’Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en pillant et en volant. La tranquillité du calife fut de courte durée. En effet, on l’informa de nouveau, nouvelle qui l’effraya, que les Italiens avaient l’intention de prendre Kassala.
Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d’action, il se tranquillisa et se berça de l’espoir de rester, sans être inquiété, en possession de ses positions. Il exprima même en public sa volonté de venger la défaite d’Ahmed woled Ali. En réalité, il n’en avait nullement envie. Mais il croyait que c’était par une feinte qu’il pourrait le mieux détourner l’ennemi d’une attaque offensive, et il envoya dans ce but, au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers et de porteurs de lances.
Quelques mois s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un jour, après la prière du matin, trois hommes parurent à la porte du calife et demandèrent instamment à être introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à Kassala, et, à leur mine, on pouvait deviner que ce n’était pas une bonne nouvelle qu’ils avaient à transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais bientôt on put remarquer, dans l’entourage du calife, tous les signes d’une émotion extraordinaire. Le calife Ali woled Helou, Yacoub et tous les cadis furent convoqués en toute hâte au conseil. Le pressentiment du calife s’était réalisé. Kassala était tombée! Les Italiens s’en étaient emparés après un court combat. Le calife ne put tenir secret cet événement.
Il fit sonner l’umbaia, battre du tambour de guerre et seller les chevaux, puis accompagné de tous ses moulazeimie et d’une masse de porteurs de lances et de cavaliers s’avança solennellement jusqu’au bord du fleuve. Là, il força son cheval à entrer dans l’eau jusqu’aux genoux, puis tirant son épée et la brandissant d’un air menaçant du côté de l’est, il cria à plusieurs reprises, d’une voix retentissante: «Allahou akbar!» (Allahou akbar, c’est-à-dire Dieu est le plus grand, exclamation par laquelle on a coutume d’implorer l’aide de Dieu, contre ses ennemis.)
La foule émue répéta en rugissant, les paroles du maître. Mais une grande partie de la masse hurlante se réjouissait intérieurement de l’agitation du calife, souhaitant pour lui de nouvelles humiliations, et pour eux-mêmes la délivrance du joug écrasant de sa domination.