Le Calife excitant ses Troupes à attaquer Kassala.
Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de cheval et s’assit sur une peau de mouton qu’on étendit pour lui. Alors il communiqua à la foule rassemblée autour de lui la chute de Kassala et raconta que ses troupes, assaillies pendant la prière du matin par une quantité innombrable d’ennemis, avaient été forcées de se retirer. Il prétendit que ses fidèles avaient sauvé tout leur matériel de guerre, ainsi que leurs femmes et leurs enfants et qu’ils s’étaient retirés presque sans pertes, tandis que l’ennemi avait souffert de tels dommages qu’il regrettait la prise de Kassala et la considérait comme une défaite. Les plus dévoués de ses partisans eux-mêmes reconnurent dans les paroles du calife une vaine tentative de déguiser le véritable état de choses. Dans le court espace de temps qui s’était écoulé depuis l’arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison de la ville n’avait absolument pas été surprise, mais avait été informée à temps de l’approche de l’ennemi et avait refusé, par hostilité contre son chef Mousid Gedoum et par une répugnance générale, de combattre contre l’ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance, s’était retirée à Gos Redjeb.
Le calife fut absolument abattu de la perte de Kassala à la suite de quoi Omm Derman elle-même semblait offerte à l’attaque de l’ennemi. Mais la nouvelle que ses partisans ne combattaient plus comme auparavant, pour lui et pour sa cause, l’accabla de douleur. Pour la première fois peut-être, il comprit que le sentiment général avait changé, non seulement à Kassala, mais dans tout le pays et que sa popularité, le zèle de la foi, l’esprit de sacrifice pour la cause sainte avaient fortement baissé, s’ils n’avaient même pas totalement disparu. Se basant toujours de nouveau sur le fait qu’il n’avait en réalité subi aucune perte, mais qu’il avait perdu une position sans valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance forcée, son intention non seulement de reconquérir Kassala dans un temps peu éloigné, mais encore de forcer l’ennemi à se retirer jusqu’à la Mer Rouge.
Il ne retourna dans sa maison qu’à une heure tardive; il tint conseil avec son frère et les cadis sur les premières mesures à prendre. Ah! il devait regretter son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled Ali qui l’avait servi pendant plus de dix ans, comme un partisan et un ami fidèle. Le cadi avait, par sa position comme juge suprême, acquis la plus grande influence dans le pays et une fortune énorme. Plus de mille esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions; des marchands à sa solde s’en allaient en Egypte et y vendaient pour lui les produits naturels du pays, la gomme et les plumes d’autruche, les troquant aussi contre d’autres marchandises. Il possédait non seulement de nombreux troupeaux de chameaux et de bœufs, mais encore des chevaux magnifiques et last not least, les plus belles femmes esclaves peuplaient son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de Yacoub et d’Othman, le jeune fils du calife. Le premier voyait en outre en lui, la cause pour laquelle beaucoup de ses propositions n’étaient pas accueillies par le calife. Mais ce dernier lui-même était également devenu jaloux de la richesse de son premier cadi et de son influence sur la population. Il écouta donc d’une oreille trop complaisante les accusations avancées par Yacoub contre Ahmed, lui reprochant de se servir de sa puissance pour s’enrichir et de porter atteinte à l’autorité du calife par son immense influence. Sous prétexte d’avoir agi contre ses ordres dans d’importantes affaires de confiance, le calife condamna à la détention perpétuelle son premier juge Ahmed woled Ali, en présence de tous les cadis jaloux de la richesse de leur chef et indisposés contre lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui avait, au service du calife, condamné et privé de leurs biens tant de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des enfants orphelins, fut alors lui-même traîné par des soldats nègres, hors de la maison du calife et jeté en prison. Sa fortune fut confisquée et le calife choisit dans son harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils, les plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans.
Le calife qui voyait fort bien que la reprise de Kassala offrait les plus grandes difficultés et était même presque impossible, donna l’ordre à Osman Digna, qui se tenait à Adarama sur l’Atbara, à environ trois jours de voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même temps, Ahmed Fadhil reçut pour instruction d’établir un poste fortifié d’au moins mille fusils à Fascher, à un jour et demi de voyage de Kassala sur l’Atbara. Lui-même envoya d’Omm Derman quelques détachements à Ousoubri, située sur l’Atbara, dans le voisinage de Fascher, entre cette station et Gos Redjeb. Bien qu’il prétendit vouloir prendre l’offensive contre l’ennemi se trouvant à Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour but unique de fortifier la ligne de l’Atbara, afin de pouvoir offrir une résistance réelle par ces positions défensives si l’ennemi osait tenter d’avancer contre Omm Derman elle-même.
A cette époque troublée, le calife apprit avec joie la nouvelle qu’un envoi d’Arabi Dheifallah était arrivé de Redjaf à Ghetena sur le Nil Blanc, non loin d’Omm Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés d’esclaves et d’ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après; il fit marcher pompeusement à travers toute la ville environ quatre cents esclaves afin de bien montrer aux yeux du public les succès d’Arabi Dheifallah dans les provinces équatoriales.
Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de ces troupes de nègres qui s’étaient séparées du temps d’Emin Pacha et cherchaient leur subsistance dans le pays de leur propre chef.
Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d’Emin, était entré en relation avec les agents de l’Etat du Congo qui s’étaient avancés du sud-ouest. Ceux-ci avaient promis leur concours; celui-là se vouerait à leur service et défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention était de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant d’avantages que possible des fonctionnaires de l’Etat du Congo, sous prétexte d’être leur allié et leur serviteur, afin de fortifier sa situation actuelle qui n’était pas sûre.
A la suite de faux rapports, il s’aventura jusque dans le voisinage du Redjaf qu’il croyait faiblement occupé par les Mahdistes. Il reconnut trop tard qu’il s’était trompé, se retira en toute hâte, mais fut poursuivi par Arabi Dheifallah et atteint après quelques jours de marche. A midi, comme ses hommes chassaient, dispersés dans la forêt, Fadhlelmola bey fut surpris. Il succomba après s’être bravement défendu et, avec lui, la plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns seulement se rendirent. Les vainqueurs s’emparèrent de beaucoup de femmes et d’enfants, de quelques fusils, etc. Parmi les trophées envoyés à Omm Derman, se trouvaient quatre drapeaux bleus, de l’Etat du Congo, avec une étoile d’or à cinq rayons au milieu et deux uniformes noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l’inscription suivante «Travail et Progrès».