Cela m’émut singulièrement de voir pour la première fois les enseignes de l’Etat du Congo; j’avais bien une légère notion de son existence, mais son étendue et ses limites m’étaient alors complètement étrangères. Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s’abstint toutefois de me les montrer; il préférait ignorer leur contenu plutôt que de m’en donner connaissance.

La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès de son parent, fut cependant de beaucoup diminuée par la nouvelle que des agents chrétiens pénétraient depuis le sud et l’ouest dans les provinces équatoriales. Arabi Dheifallah avait appris la présence d’une puissance étrangère dans l’Ouganda, et la marche de forces chrétiennes depuis l’Afrique occidentale. Il adressa un rapport à ce sujet et demanda des instructions. Le calife lui envoya environ 400 hommes de renfort à Redjaf, avec l’ordre de retirer les postes avancés si des forces supérieures s’avançaient contre eux, mais de conserver en tout cas Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors de l’envoi de la première expédition contre Emin Pacha, il n’avait pas été dans l’intention du calife de conquérir un pouce de terrain là-bas et d’y introduire sa domination. Il voulait seulement établir une station afin d’avoir en quelque sorte une base d’opération pour ses expéditions dont le but était d’enlever des esclaves et de rapporter de l’ivoire.

Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife tourna de nouveau toute son attention sur l’ennemi de l’est.

Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés à Omm Derman et nomma commandant de ce poste Hamed woled Ali, frère d’Ahmed woled Ali, tué à Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de marcher également sur Ousoubri, puis il envoya encore dans le Ghedaref de petits détachements de cavaliers arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les tribus arabes possédant des chameaux durent fournir environ 3000 de ces animaux dont 1000 devaient être incorporés avec leurs cavaliers dans la cavalerie se trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste devait amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du Nil Bleu à Roufa et Abou Haraz. La contrée d’Ousoubri en effet, abandonnée par ses habitants depuis des années, était complètement inculte et par suite, une grande disette y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment fortifié la ligne de l’Atbara et créé une muraille protectrice destinée à arrêter l’attaque de l’ennemi.

Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester tranquille. Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens avaient pénétré dans la province du Bahr el Ghazal et s’efforçaient d’en gagner les tribus. Ils avaient dans ce but déjà passé des contrats avec les chefs et étaient arrivés à Hofrat en Nahas (mines de cuivre près de Kallaka sur la frontière sud-ouest du Darfour). C’était là en réalité une nouvelle de la plus haute importance et le calife avait toute raison d’en être tourmenté.

La province du Bahr el Ghazal riche et productive, habitée par des tribus guerrières, mais divisées entre elles, livrait de tout temps le gros des soldats aux bataillons soudanais. Quatre à cinq mille hommes pouvaient chaque année facilement être réunis et par suite de leurs dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque le danger d’une révolte. Le propriétaire de la province du Bahr el Ghazal pouvait ainsi, en quatre ou cinq années, réunir entre ses mains une force d’environ 20000 hommes, relativement bien organisée et sûre, suffisante pour imposer sa domination sur le Darfour et le Kordofan et même sur le Soudan tout entier. De plus, ces tribus nègres avaient, cela va sans dire, peu de sympathie pour les chasseurs d’esclaves arabes et se seraient volontiers soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa protection contre eux.

Le calife connaissait la situation: il sut aussitôt, à la réception du rapport de Mahmoud Ahmed qu’il s’agissait pour lui d’une question vitale. Il lui intima l’ordre d’envoyer aussitôt, dans le sud du Darfour une force suffisante pour chasser les étrangers des districts du Bahr el Ghazal. D’après ces instructions, Mahmoud Ahmed fit avancer l’émir Hatim Mousa, de la tribu des Taasha avec des troupes importantes au sud de Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les tribus frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et d’autres avec lesquelles les Européens avaient déjà conclu des contrats, se soumirent sans résistance aux Mahdistes qui prirent possession de leur pays.

Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit plusieurs papiers écrits en langue française avec l’ordre de les lui traduire.

Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de la Kéthulle où il donnait à ses subordonnés différentes instructions et règles de conduite dont la teneur était sans aucun intérêt.