Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci simples instruments entre ses mains, doivent couvrir son humeur despotique du manteau de la justice. Dans une attitude soumise, la tête baissée, assis devant lui en demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement les instructions qui leur sont données, la plupart du temps à demi-voix; ce n’est que très rarement que l’un d’entre eux se permet d’exprimer sa propre opinion. A part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps à autre, d’autres personnalités influentes ou qui lui conviennent. Il s’informe auprès d’elles des affaires du pays, de leurs tribus et même de personnes isolées, songeant toujours aux intrigues et aux moyens de forcer les gens, afin de s’en servir plus facilement pour ses visées. Les entrevues avec Yacoub et ses plus proches parents n’ont lieu ordinairement que lorsque la prière de la nuit est achevée, et durent souvent jusqu’à minuit. On parle alors des mesures propres à prendre pour se débarrasser des personnes mal vues, pour affaiblir les mécontents et les ennemis intérieurs et fortifier sa propre domination. De temps en temps, il fait des sorties ou plutôt de courtes promenades à cheval, dans l’intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises aux extrémités nord et sud d’Omm Derman.

Les sons mélancoliques de l’umbaia, les coups sourds du tambour de guerre annoncent aux habitants de la ville que le maître du pays veut se montrer au public dans les rues. Tous les chevaux sont aussitôt sellés; leurs propriétaires attendent le calife derrière la djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont ouvertes, les moulazeimie se précipitent au dehors. Il paraît enfin lui-même, presque toujours à cheval. Les moulazeimie forment autour de lui, là où la place le permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12 hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule, se précipite à sa suite à pied ou à cheval. A la gauche du calife, marche un Arabe particulièrement grand et bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit le rôle d’écuyer; il a l’honneur de mettre en selle son maître et de l’aider à en descendre; à droite, un vigoureux nègre, le surveillant des esclaves préposés au service des chevaux du calife. Devant lui, marchent six hommes avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son ordre; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de la marche et de la halte et, sur le désir du calife, appellent les principaux moulazeimie. A une petite distance, suivent les garçons destinés à son service personnel qui portent la rekouba (récipient en cuir destiné aux ablutions religieuses), la peau de mouton utilisée pour la prière et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner de sa musique composée d’environ 50 esclaves nègres qui, munis de cornes d’antilopes et de tambours fabriqués avec des troncs d’arbres creux, jouent surtout des airs africains qui se distinguent moins par la melodie que par un bruit qui s’étend de fort loin. Ordinairement ces promenades ont lieu après la prière de midi et le retour s’effectue au coucher du soleil. Pendant la marche, il fait souvent sonner la halte, lorsque la place le permet et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste avant tout à passer devant le calife en groupes de quatre dans un galop très rapide et en brandissant leurs lances ou à s’arrêter raide devant lui au moment où ils défilent. Dans les premières années de son règne, il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux parades qui avaient lieu dans le grand champ de manœuvres, situé à l’ouest de la ville. Il s’en abstient maintenant depuis longtemps et se contente d’assister aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu; au jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady, à la fin du Ramadan au Baïram et 70 jours plus tard au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram, est la fête principale; toutes les troupes qui se trouvent dans le voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie des garnisons du Darfour ou du Ghedaref sont appelées, à y participer.

Le premier jour, on célébre la prière prescrite pour le Baïram, sur le champ de manœuvres. Le calife s’y rend en personne; suivant l’usage, une maison en briques est construite pour lui à cet effet.

Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l’entourent tandis que tout le reste de la foule se range au dehors en longues files. La prière achevée, le calife monte en chaire; la prédication, qui dure environ 5 minutes, a été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à l’avance s’évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi, on tire sept coups de canon, puis chacun se rend dans sa maison pour y égorger l’agneau du sacrifice, ainsi qu’il est prescrit par la religion, si ses moyens le lui permettent. Dans les tristes circonstances actuelles, presque tous doivent se contenter d’un plat de bouillie au lieu de l’agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés par les manœuvres que couronne la revue finale. Déjà avant le lever du soleil, les émirs se rendent avec leurs hommes, bannières au vent, à leurs places respectives, sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse, couverte de ruines isolées. L’ordre de marche a lieu en ligne déployée, toujours dans la direction de l’est.

La bannière principale, celle de Yacoub, est en étoffe noire, d’une grandeur gigantesque, placée en face de la zeriba du calife, à une distance d’environ 400 mètres. A droite et à gauche sont les bannières de ses émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali woled Helou, de couleur verte; à droite et à gauche celles des émirs qui lui sont soumis. A l’extrémité de l’aile gauche se trouvent les cavaliers et les chameliers, tandis qu’à l’aile droite tous les hommes armés de fusils ont pris position. Ses troupes se composent en partie de Djihadia, en partie de gens fournis par les différents émirs pour les trois jours de fête et que l’on arme de fusils.

Après le lever du soleil, le calife s’avance vers ses troupes; comme pour les sorties ordinaires, il est entouré de tous ses moulazeimie qui, ce jour-là, sont tous revêtus de gioubbes et coiffés de turbans neufs: puis il passe la revue.

A cette occasion, il est ordinairement à dos de chameau et rarement à cheval afin d’avoir, de son siège élevé, une vue plus étendue. Parfois, il utilisait aussi les équipages des anciens gouverneurs généraux, amenés comme butin de Khartoum à Omm Derman et conservés dans le Bet el Amana (arsenal).

On y avait attelé deux chevaux que conduisait très prudemment et au pas un cocher égyptien; le calife néanmoins craignit de verser, c’est pourquoi il renonça bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses sujets.

Il parcourt la rue à l’ouest de la djami, jusqu’à la Raï ez serga, la bannière noire; là, il reste devant elle en la considérant pendant quelques minutes, puis se rend à la zeriba située en face.

Au sud de celle-ci est construite une sorte de tente, formée de branches d’arbres et de nattes de paille; quand le calife a pris place sur son angareb entouré de ses cadis, il fait défiler l’armée.