Parfois le calife part de sa maison par la route du sud, jusqu’à l’extrémité de la ville, afin de passer lui-même devant tout le front, long de plusieurs kilomètres; il ordonne ensuite le défilé de l’armée.
Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment d’anciennes cottes de mailles se trouvant dans le pays depuis un temps immémorial et de provenances européenne et asiatique, ainsi que des casques en fer ou des capes doublées de coton de couleurs variées et des formes les plus grotesques, entourées en outre de turbans rouges. Les chevaux des cavaliers ainsi parés sont couverts de schabraques composées de grandes pièces d’étoffes multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec les tournois d’antan et la chevalerie du moyen-âge; le spectateur en éprouve une impression particulière, mais toujours satisfaisante.
Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis ceux qui ne résident pas à Omm Derman reçoivent la permission de rentrer chez eux.
Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant désigné pour lui succéder, ses trois califes Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled Helou et Mohammed Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le trône; dès ce moment, il ne pensa plus qu’à fortifier sa domination personnelle et à la rendre héréditaire.
Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur parenté avec le Mahdi, lui fournirent une bonne occasion de les désarmer, eux et en même temps le calife Ali et de fusionner leurs soldats nègres avec les siens. Comme descendant d’une tribu de l’ouest, c’était un étranger dans le pays et il comprenait fort bien qu’il ne pourrait compter sur l’obéissance et la soumission des habitants de la vallée du Nil, les Djaliin, les Danagla et les différentes tribus demeurant dans le Ghezireh et leur en imposer d’une façon durable que s’il possédait une force considérable.
A cet effet, il envoya dans l’ouest des agents secrets qui devaient persuader aux familles arabes indigènes de venir en pèlerinage au tombeau du Mahdi et de se fixer ensuite dans la vallée du Nil.
Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs les plus riantes et expliquèrent aux Arabes qu’ils étaient destinés par Dieu à devenir les maîtres de ces riches pays; que le calife, en qualité de compatriote et de parent tiendrait à leur disposition et d’une façon illimitée les richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux, leurs esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces promesses et se rendirent volontairement avec leurs femmes et leurs enfants à Omm Derman.
Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna l’ordre à Othman woled Adam et plus tard à Mahmoud woled Ahmed d’engager énergiquement à l’émigration les tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela était nécessaire de les y contraindre.
Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte d’émigration des peuples de l’ouest vers l’est, qui, quoique ayant diminué naturellement avec le temps, dure encore aujourd’hui. Beaucoup succombent, il est vrai, aux fatigues du voyage, par la faim, la soif et la maladie. Arrivés à Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement de climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa puissance qu’il n’a plus rien à craindre des tribus indigènes.