On comprend aisément que le calife donne naturellement toutes les places, toutes les fonctions administratives et militaires à ses plus proches parents. Younis woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber, son frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé par Zeki Othman; à Kassala, Hamed woled Ali et plus tard Mousid Gedoum; à Gallabat et dans le Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali, furent successivement commandants de l’armée permanente; aujourd’hui, elle est sous les ordres d’Ahmed Fadhil; dans le Darfour, Othman woled Adam et après sa mort Mahmoud woled Ahmed; à Redjaf, Omer woled Salih remplacé par Arabi Dheifallah.

Tous ces émirs et commandants de corps d’armée étaient et sont des Taasha, presque tous émirs ou parents du calife.

Seul Osman Digna, dont l’ancienne puissance n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir, est un étranger parmi les généraux du calife. On remarquera que les tribus qui lui sont soumises parlent généralement une langue étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes maintenant d’ailleurs pour la plupart des Gouvernements égyptien et italien, ne se seraient jamais ralliées à un Arabe étranger; elles n’obéissaient à Osman Digna, leur compatriote, que par inclination personnelle.

Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les fonctions inférieures et les charges militaires à pourvoir de nouveau par des Taasha, en sorte que cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son sein les revenus du pays. Les émirs de Dongola et de Berber avaient déjà reçu depuis des années des ordres secrets pour affaiblir autant que possible la population. Sous le prétexte de désobéissance, combien facilement invoqué, les biens étaient confisqués; de plus, toutes les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux maîtres actuels du pays. Lors des défaites de Toski et de Tokar, beaucoup de Djaliin et de Danagla avaient déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent aussi la fourniture de contingents de troupes par ces tribus et les envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, pour les éloigner autant que possible de leur patrie. De cette manière, il a si bien affaibli le pays que sa domination peut aujourd’hui être considérée de ce côté comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh furent à plusieurs reprises forcés de quitter le pays avec leurs familles et de venir à Omm Derman seulement afin que le calife pût ainsi se convaincre de leur obéissance et de leur soumission sans conditions. Il les contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de leurs campagnes cultivées qu’il donnait ensuite aux tribus émigrées de l’ouest; les champs les plus fertiles et les prairies les plus grasses étaient échus à ses parents et à ses plus proches compatriotes! Non contents de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les anciens à la corvée, s’approprièrent leurs esclaves et leurs animaux domestiques contre tous droits. De cette manière l’agriculture, à laquelle les habitants du Ghezireh se vouaient entièrement, ne tarda pas à péricliter et il régna dans le pays une telle agitation qu’elle ne put rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du public, l’apparence d’un homme juste, il envoya quelques fonctionnaires pour mettre fin à cette oppression. Mais combien cela était peu sérieux! aucun abus ne fut redressé et, aujourd’hui encore, l’arbitraire, la tyrannie et l’insécurité règnent dans le pays.

En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes de la manière la plus ostensible en leur faisant avoir toutes les places et toutes les fonctions; il leur distribue la plus grande partie des revenus qui arrivent dans le Bet el Mal, ainsi que le butin de guerre envoyé par les émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf. Il a mis un impôt sur les chevaux; les propriétaires de ces animaux doivent livrer chaque année au calife, suivant l’importance de leur écurie une bête ou plusieurs, qu’il donne ensuite à ses parents. C’est par de tels moyens que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat sont devenues les plus riches de tout le Soudan.

Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues de tout genre, d’affaiblir ses adversaires réels ou supposés.

Après la défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi, dont les étendards relevaient de celui du calife Mohammed Chérif, il rendit ce dernier responsable quoiqu’il n’eût pris aucune part au combat et le destitua de son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats survivants furent incorporés dans les troupes de Younis woled ed Dikem, à Dongola; tandis qu’il nomma à Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population, appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières. Il les plaça tout d’abord sous les ordres de leur compatriote Bedoui woled el Ereg auquel il ordonna d’aller renforcer la garnison du Ghedaref. Celui-ci ayant différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation eut lieu immédiatement; d’autres émirs les remplacèrent et son cousin Hamed woled Ali devint leur chef.

Il est dans la nature de l’homme de rechercher la protection des puissants; voilà pourquoi, les gens du calife Ali accoururent sous les drapeaux d’Abdullahi, se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle de son frère Yacoub.