Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature, incorporés dans les moulazeimie ou employés par le maître du pays à la culture de ses champs. Les femmes et les jeunes filles peuvent être vendues en tout temps et partout, moyennant une pièce signée par deux témoins ou un cadi, certifiant que l’esclave est bien réellement propriété du vendeur. Cette disposition a pour but d’empêcher que les esclaves échappés de chez leurs maîtres et pris par d’autres personnes, ne soient pas vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu fréquemment à des contestations souvent compliquées. Le vol des esclaves n’est pas aussi rare à Omm Derman. On les attire dans les maisons, on les enlève de force des champs; mis dans les fers, ils sont tenus cachés jusqu’à ce que des recéleurs trouvent le temps et l’occasion favorable pour les conduire dans des contrées éloignées, où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d’après les lois musulmanes, les dépositions d’un esclave ne doivent pas être acceptées devant le tribunal et comme chacun a le sentiment de sa position, ceux qui sont ravis de cette façon, s’ils ne sont pas séparés de leurs parents ou de leurs enfants et s’ils sont traités convenablement, se contentent de leur sort et le supportent sans autre récrimination.
Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d’Omm Derman, s’élève un bâtiment construit en briques d’argile; on l’appelle le Souk er Regig, c’est-à-dire le marché aux esclaves. Sous le prétexte d’échanger ou d’acheter des esclaves, le calife m’accorda quelquefois la permission extraordinaire de fréquenter le marché. J’eus ainsi l’occasion de faire maintes observations. Les marchands s’y donnent rendez-vous et offrent leur marchandise. Autour de la maison, des femmes, des jeunes filles, en nombre considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est grand; on y trouve de vieilles esclaves, l’air fatigué, à demi-nues, sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre également de jeunes et ravissantes sourias (concubines) bien vêtues.
Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se gênent nullement pour palper ces créatures, tout comme on tâte le bétail sur le marché. On leur ouvre la bouche pour examiner si les dents sont en bon état, on leur enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du corps, on examine à fond le dos, la poitrine et les bras, on les fait marcher pour observer les pieds, le corps dans tous ses mouvements. On leur pose des questions afin de se rendre compte jusqu’à quel point elles possèdent l’arabe, ce qui, surtout pour les sourias, établit une sensible différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes, les esclaves se laissent faire; c’est la règle, c’est donc naturel, c’est leur sort, elles sont persuadées que cela doit être ainsi et non autrement. On lit bien sur la figure de quelques-unes d’entre elles qu’elles se rendent compte de leur triste position et ont vu de meilleurs jours autrefois; oui, on peut lire dans ces tristes regards qu’elles se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine et qu’elles comprennent qu’on les traite comme des bêtes.
Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence à en débattre le prix; l’acheteur met en cause tous les défauts possibles, le vendeur ne cesse de faire valoir les qualités physiques et intellectuelles de la créature en question; on fait une offre, on demande le prix et le marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente et d’achat; l’esclave a changé de maître. Le vendeur est tenu d’indiquer les maladies secrètes, le mauvais caractère, le penchant au vol, voire même le ronflement des sourias.
Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le pays, l’omla gedida.
Voici quelques prix:
| Esclave âgée | 50 | — | 80 | écus. |
| Esclave jeune ou d’âge moyen | 80 | — | 120 | » |
| Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté | 110 | — | 160 | » |
| Sourias, selon leur beauté et leur race | 180 | — | 700 | » |
Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à de grandes variations.
On ne peut guère parler de l’industrie du Soudan. Le peu qui existait autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait de charmants filigranes en or, en argent, qui prenaient le chemin de l’Egypte.