Ces travaux ont dû être suspendus non seulement à cause du manque de ces métaux précieux, mais encore par suite de la défense du Mahdi, de porter des ornements. On fabrique encore de grandes lances, de petits javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des couteaux qu’on porte au bras, des étriers et des mors pour les chevaux et les ânes, les instruments aratoires nécessaires, etc...; tous ces objets sont en fer. On fait, avec le bois, des selles de chevaux, d’ânes, de chameaux, des angarebs; des boîtes ordinaires dans lesquelles on enferme surtout les habits que l’on veut conserver; des portes, des châssis, des volets; le tout de la façon la plus primitive. Depuis la confiscation de tous les bateaux, la construction des vapeurs a totalement cessé; depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la permission du calife; mais comme le Bet el Mal veut tirer profit annuellement des nouvelles embarcations, rares sont ceux qui sacrifient leur temps et leur argent dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois même rien, à gagner.

L’industrie du cuir se limite à la fabrication de souliers, rouges et jaunes, de sandales, de selles. On trouve à acheter, par contre, en abondance, des amulettes en cuir, des gaînes de couteau, d’épée, des fouets en peau de crocodile, etc.

L’industrie du coton est très importante au Soudan. Chaque jeune fille et chaque femme file pour son usage personnel ou pour la vente et les tisserands,—il y en a dans tous les villages—font ensuite la toile. Dans le Ghezireh, on ne confectionne en général que des toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu’on vend, en pièces de 10 aunes de long, en grande quantité sur le marché; les gens de condition modeste s’en servent pour leurs vêtements. C’est la province de Berber qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans, les hisams qu’on roule sur la tête, de grandes couvertures ou des rideaux dans lesquels on tisse fréquemment des bandes de soie ou de coton multicolore. Le Dongola exporte aussi d’excellentes étoffes de coton; il est surtout renommé pour la confection de voiles solides. Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se distinguent plutôt par la qualité que par la beauté du travail. Le tressage constitue l’occupation principale des femmes. Elles tressent, en effet, avec les feuilles des palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la vente. D’autres plus fines sont confectionnées avec des feuilles étroites bariolées ou avec de la paille d’orge et de minces petites bandes de cuir. Ce même matériel est utilisé pour faire des dessous de plats, des couvercles pour les terrines en bois, qui, en raison du travail compliqué et de la diversité des couleurs étaient expédiés souvent comme objets de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans ces sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient aussi de petites perles en verre de toutes couleurs qui représentaient, arrangées symétriquement, les plus ravissants dessins. Presque tous ces objets sont travaillés à la maison.

Par suite de la régénération de la foi et du mépris des anciens et nombreux préceptes religieux ainsi que des usages, le moral déjà très relâché au Soudan, s’est abaissé encore. Par crainte du calife et sentant qu’on est entouré de dénonciateurs, grâce aussi à cette tendance généralement répandue de sauvegarder avant tout ses propres intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis; c’est dans ce manque de sincérité qu’il faut chercher la cause principale de l’immoralité.

Sous l’impression du mécontentement général et de l’insécurité personnelle, beaucoup cherchent à jouir de la vie aussi vite que possible et aussi bien que leurs moyens le leur permettent.

La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche à se dédommager par le libertinage, la débauche; favorisé qu’on est par la facilité de se marier et de divorcer. On épouse une veuve moyennant un cadeau de mariage consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales, des parfums et cinq écus; une jeune fille, moyennant dix écus. Celui qui outrepasse cette somme, est puni par la confiscation de sa fortune. Les pères, les tuteurs sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles à ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause très grave pour qu’ils soient repoussés. Dans ce cas, on doit songer aussitôt à un autre mariage. Les frais étant restreints, la religion accordant à l’homme quatre femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage seulement comme moyen de changement perpétuel.

Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions, et sont heureuses de ces procédés qui leur offrent non seulement un changement, mais encore l’appât d’un gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment aussi le plus grand rôle. Si l’homme demande le divorce, le cadeau de mariage reste toujours à la femme; si c’est celle-ci qui le demande, elle garde tout ce que son mari lui a donné, à moins qu’il ne le réclame formellement. Il arrive qu’un homme, dans l’espace de dix ans s’est marié 40 à 50 fois et qu’une femme, malgré les trois mois qui doivent s’écouler avant qu’elle ne convole de nouveau, a eu successivement 15 à 20 maris.

L’institution des sourias, consacrée par la religion, est de beaucoup plus scandaleuse. Ces concubines ne restent guère longtemps dans la maison de leurs maîtres, à moins qu’elles ne leur donnent des enfants. Elles ne peuvent alors être mises en vente, sinon, les voilà bientôt revendues, autant que possible avec bénéfice, passant de main en main, dépravées, bien soignées dans leur jeunesse à cause de leur beauté peut-être, mais se préparant une triste vieillesse.

Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie honteuse qui consiste à garder de jeunes esclaves auxquelles, moyennant une légère redevance mensuelle, ils accordent une liberté relative, leur permettant de chercher logement et entretien à leur choix. Il va de soi que ce n’est point par la vertu qu’elles ramassent cette dîme mensuelle.

La plus grande dépravation règne chez les esclaves du calife, surtout chez les moulazeimie dont les menées dépassent toute description. Le calife, qui a parfaitement connaissance du scandale, ne songe pas à y mettre ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et mériter leur gratitude et leur affection.