Soucieux de sa vie, de sa puissance, ne chassa-t-il pas de leurs maisons, tous ceux qui habitaient entre la Koubbat et le Bet el Mal, c’est-à-dire dans son voisinage, sans leur donner le plus petit dédommagement et, pour installer à leur place ses moulazeimie!

Il força tous les habitants d’Omm Derman, sans distinction aucune, à élever les murs de la ville; lui seul, ses gardes et ceux de sa tribu demeurent à l’intérieur. Même parmi ses moulazeimie régne le mécontentement d’avoir à travailler à la construction de ses maisons et de celles de son fils, d’être traités si sévèrement et d’être payés si irrégulièrement. Ils forment une caste à part et toute relation avec les habitants de la ville leur est interdite. Le calife défend même aux milliers de jeunes Arabes ou jeunes gens d’autres tribus qu’il a incorporés dans ses gardes du corps, tout rapport avec leurs parents; ils ne peuvent sortir de l’enceinte des murs et les leurs ne peuvent y pénétrer. De telles défenses sont enfreintes parfois; il en profite pour punir et vexer ses gardes, ce qui augmente l’aversion qu’ils éprouvent à son égard. La révolte des Ashraf l’a rendu plus défiant encore; il craint qu’on attente à sa vie; jour et nuit, il s’entoure de gardiens, de domestiques qu’il choisit lui-même; personne, et ses parents ne sont pas exceptés, ne peut, comme c’était la coutume autrefois, paraître devant lui avec des armes. Quiconque est appelé en audience doit déposer l’épée et le couteau, que chacun porte ordinairement au Soudan; parfois même, on fouille les gens à fond.

Son ancienne popularité a beaucoup souffert d’une telle méfiance, et l’on raille, tout bas il est vrai, une telle peur.

Les Taasha, ses compatriotes, connus depuis longtemps par leur cupidité, leur brutalité et leur grossièreté, entreprennent des excursions dans le pays pour y enlever des esclaves et des animaux et soumettre les habitants à toutes sortes de contributions. Lorsque leur façon d’agir, que le calife n’ignorait pas, devint réellement trop scandaleuse, les gens ne pouvant cultiver tranquillement leurs terres et le blé étant sur le point de renchérir, il défendit aux habitants de la ville, et particulièrement aux Taasha, de quitter Omm Derman sans sa permission. Ceux-ci ne se gênèrent nullement pour enfreindre ses ordres; il est vrai que l’état du pays s’est quand même un peu amélioré. Ainsi dans la ville, les Taasha jouent aux maîtres; ils se vantent d’être les seigneurs de la contrée et de leur parenté avec le calife. C’est à eux que les meilleurs pâturages sont assignés; leurs chevaux sont nourris aux frais de la population, tandis que les autres tribus arabes doivent se contenter des places qu’elles trouvent et entretenir leurs chevaux à leurs frais. De semblables mesures font haïr le calife même par une grande partie de ses compatriotes de l’ouest.

Il sait, il est vrai, à quoi s’en tenir là-dessus, mais il ignore à quel haut degré d’aversion générale ses sujets sont portés à son égard.

Il cherche à gagner les émirs, les personnes influentes par des présents qu’il leur fait en secret, même de nuit; il croit acheter ainsi leurs sympathies; ils acceptent ordinairement ses dons, mais n’en pensent pas moins.

Pour attirer à lui les gens instruits, il permet aux savants de se réunir dans la djami, après les prières de midi et du soir; Heissein woled ez Sahra a ordre de faire des conférences sur le droit de succession musulman (ilm el mîrath). Les assemblées des ulémas (savants) étant toujours strictement défendues, au commencement du régime mahdiste, on considère cette permission actuelle comme un signe de progrès. Le calife, tout d’abord, assista aux conférences; ayant remarqué que quelques-uns des savants, malgré sa présence, restaient assis simplement en croisant les jambes et non en les repliant, sans doute pour se reposer quelque peu, il ne manqua pas l’occasion de déclarer ouvertement à l’assemblée que tous, savants et ignorants, avaient à lui rendre le respect et les honneurs qui lui étaient dûs.

Quelques jours après cette admonestation publique, Heissein woled ez Sahra, eut la malencontreuse idée de placer la science au-dessus de tout et de déclarer que les rois et les princes devaient s’incliner devant elle; le calife à qui la lecture et l’écriture sont inconnues, furieux quitta l’assemblée et les conférences furent suspendues: le progrès était étouffé à jamais.

Heissein woled ez Sahra s’attira encore plus la disgrâce de son maître par le fait de se refuser à adopter la manière de voir du calife, dans une question concernant des esclaves. Le calife requérait du cadi un arrêté à teneur d’après lequel tous les esclaves des deux sexes échappés de chez leurs maîtres et qui s’étaient rendus aux moulazeimie, sans être trouvés ni réclamés par leurs maîtres, durant un laps de vingt jours, devraient être considérés comme propriété des moulazeimie.

Or, comme il n’était permis à personne de se rendre dans les habitations de ces derniers, situées du reste dans l’enceinte des murs, la faculté pour les maîtres d’aller y découvrir leurs esclaves était simplement illusoire. On décida que les esclaves marrons seraient exposés pendant un certain temps sur une place publique et qu’alors, s’ils n’étaient point réclamés par leurs possesseurs, ils reviendraient au Bet el Mal.