Omm Derman est située sur un terrain plat, un peu ondulé par place. Le sol est généralement dur, mélangé de pierres rougeâtres et recouvert çà et là d’une légère couche de sable; ce n’est que dans le voisinage du fleuve que se trouve une couche d’humus. De larges rues que le calife fit établir pour sa commodité et pour la construction desquelles toutes les maisons et les huttes qui se trouvaient sur le passage furent impitoyablement rasées, conduisent des quatre points cardinaux vers la djami. Une rue large mène au Bet el Mal, le long du mur d’enceinte inachevé; une autre au marché, dans la direction nord-ouest. Sur celle-ci s’élèvent, serrés les uns contre les autres, les magasins construits en briques. C’est le séjour des artisans classés et divisés selon leur profession. Ainsi des places distinctes sont assignées aux marchands d’étoffe, de comestibles, aux aubergistes, etc. La zaptieh es souk (police du marché) veille au maintien de l’ordre dans les affaires du marché.
Les potences dressées sur différentes places indiquent d’une manière caractéristique le système qui régne dans le pays. La population de la ville a été partagée par quartiers suivant les tribus d’origine; les tribus de l’ouest habitent la partie du sud, tandis que celles de la vallée du Nil sont confinées dans la partie nord de la ville. La ville entière est divisée par la police du marché en quartiers exactement délimités. Les habitants de chaque quartier ont à veiller eux-mêmes par des rondes nocturnes, à la sécurité et au maintien de l’ordre dans leur quartier. Dans les rues et chemins étroits qui traversent ces parties de la ville règne une malpropreté indescriptible. Les saletés et les ordures couvrent partout le sol. Des cadavres de chameaux, de chevaux, d’ânes, de chèvres, etc., empestent l’air; ce n’est que dans les grandes fêtes que le calife donne l’ordre de nettoyer la cité. Mais ce nettoyage se borne ordinairement à réunir les ordures et les restes des cadavres d’animaux en putréfaction, répandus partout, en un monceau qu’on laisse ensuite bien tranquille. Au commencement de la saison des pluies ces monceaux répandent une infection pestilentielle qui ne contribue pas peu à rendre plus mauvaises encore les conditions sanitaires déjà suffisamment désavantageuses.
Dans les premières années, les cadavres étaient encore enterrés à l’intérieur de la ville; depuis les derniers temps les enterrements ont lieu au dehors, au nord du champ de manœuvres. La fièvre et la dysenterie sont les maladies les plus fréquentes; durant les mois de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de typhus ont lieu régulièrement et font de nombreuses victimes. Maintenant les conditions se sont améliorées, car on vient d’établir beaucoup de fontaines, parmi lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau potable excellente tandis que celles qui se trouvent dans les parties sud de la ville donnent une eau plus ou moins salée. La profondeur des puits, dans les différentes parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres, mais il n’est pas rare qu’elle atteigne jusqu’à 30 mètres. Le premier essai pour creuser des puits fut fait par le Sejjir, émir de la prison générale.
Bien qu’il n’eût jamais à craindre le manque d’eau, à cause du voisinage du fleuve, il put faire cet essai avec les forces importantes que la prison mettait à sa disposition gratuitement, essai qui fut couronné de succès et engagea à continuer dans cette voie.
Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend l’expression «on l’a conduit chez le Sejjir!» La terreur se répand alors chez tous les amis de la malheureuse victime et la pitié chez tous les hommes sensibles.
La prison se trouve à l’extrémité sud-est du mur d’enceinte dans le voisinage immédiat du fleuve; par une porte qui est gardée jour et nuit par des esclaves armés, on pénètre dans l’intérieur d’une vaste cour, dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et d’argile, grandes et petites, isolées les unes des autres. Dans celles-ci sont couchés, pendant le jour, les malheureux qui ont encouru la colère du calife, ou qui ont été condamnés par les cadis; ils doivent expier en cet endroit leur conduite, les pieds enchaînés dans des anneaux de fer, liés l’un à l’autre par une courte chaîne massive. Au cou, une longue et lourde chaîne qu’ils peuvent à peine traîner: figures amaigries et sales avec la triste expression d’êtres voués à un sort misérable. Habituellement un silence profond régne parmi ces malheureux, interrompu seulement par le bruit des fers, les cris rauques des gardiens ou la plainte douloureuse d’un homme qu’on fouette. Ceux qui ont été spécialement désignés par le calife pour une punition plus sévère, sont enfermés, couverts de lourdes chaînes, dans des petits cachots privés complètement d’air et de lumière. On les garde dans la plus sévère solitude; ils sont privés de toute communication avec les humains et reçoivent à peine la nourriture la plus indispensable à la vie. Mais la grande masse reste couchée tout le jour dehors et cherche à l’ombre des deux grands bâtiments de pierre à se protéger des rayons brûlants du soleil, en se glissant mutuellement de temps à autre à voix basse un mot de plainte. Ils se montrent extrêmement soumis à leur sort; ils dissimulent comme tout le monde le fait au Soudan et ils déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu’ils savent et comprennent très bien, qu’ils ne souffrent que la juste punition de leur crime; mais dans leur for intérieur ils appellent la vengeance du ciel sur leur tyran et prient pour être délivrés des mains de leurs bourreaux.
Les gardiens s’approprient les vivres que les parents apportent aux prisonniers, puis ils partagent le reste à leur gré, parmi les victimes à moitié mortes de faim, de sorte qu’il arrive très souvent que celui auquel étaient destinés les plus gros morceaux n’a rien du tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus de fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation. La résistance, la prière, les plaintes ne servent à rien. Ils sont entassés de force, aussi nombreux que la place en peut contenir. Etroitement parqués, il est impossible à la plupart d’avoir assez de place pour pouvoir seulement s’asseoir. Rendus presque fous par la chaleur et le manque d’air, incapables de réagir contre les souffrances qu’ils endurent, les plus forts serrent, frappent et foulent aux pieds leurs compagnons avec une fureur insensée pour se procurer l’espace le plus restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec des chaînes de fer sont ouvertes et les malheureux baignés de sueur sortent en titubant, ressemblant plus à des cadavres qu’à des hommes vivants. Ils se remettent peu à peu; mais le soir venu, leur terrible martyre recommence.
Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent jamais complètement l’espoir; ils implorent Dieu à toute heure de leur accorder la liberté. Bien que les prisons soient toujours combles et que les prisonniers aient à endurer les plus affreuses souffrances, je n’ai jamais entendu parler d’un suicide.
Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs années dans cette prison, exposé aux plus grandes privations et gravement malade. Il fut et est encore soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par l’intermédiaire de sa servante, qui était venue avec lui de Wadi Halfa. Les pieds chargés de doubles anneaux en fer et une lourde chaîne autour du cou, il fut livré comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme il refusait une fois de rentrer le soir avec les autres dans l’intérieur du bâtiment, qui est appelé avec raison, la dernière station de l’enfer, il fut même fouetté.
Il supporta tranquillement les coups douloureux sans proférer un cri jusqu’à ce que l’esclave s’arrêta de lui-même et lui demanda pourquoi il ne se plaignait point et n’implorait pas sa pitié.