«Ceci est l’affaire des autres et non pas la mienne,» répondit Neufeld tranquillement, et il acquit par cette manière d’être le respect de ses gardiens. Après environ trois années de captivité, ses fers furent allégés et avec seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à Khartoum où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. Comme son travail avait de la valeur pour le calife, il reçut plus tard de lui une subvention mensuelle en argent, mais si maigre qu’elle suffit à peine à ses besoins les plus stricts. Tout au moins il put de nouveau respirer l’air frais et fut délivré de l’infect cachot. Les locaux utilisés pour la fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des missions catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été sauvé jusqu’à présent de la destruction générale. Là, le pauvre Neufeld traîne le soir ses membres fatigués à travers le jardin de la mission pour se reposer au pied d’un palmier, après le dur labeur de la journée.
Alors ses pensées doivent se porter vers son père encore vivant, vers son frère et vers sa sœur, et il doit maudire le jour où il a quitté Wadi Halfa d’une manière irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui l’a puni trop sévèrement.
Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté et être réuni aux siens qui ne doivent pas perdre l’espoir! Il ne manque pas d’amis, qui savent ce qu’il en est et qui s’efforceront de l’aider à fuir; mais la réussite dépend de Dieu seul!
Une autre victime encore plus malheureuse fut le sheikh Khalil. Que n’eût-il pas à souffrir, jusqu’à ce que la mort le délivrât de ses souffrances! Il avait été envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement égyptien avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la bataille de Toski. Ils assuraient en même temps au calife qu’ils seraient bien traités et délivrés, l’engageant à rendre au sheikh Khalil les ordres et le sabre du général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il ne répondit pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui était venu en même temps que le sheikh Khalil, mais il retint ce dernier qui était Egyptien de naissance. Quelques jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous prétexte qu’il cherchait à espionner.
Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements corporels, les cruautés de toute espèce et la privation totale de nourriture qu’on lui imposait parfois, qu’il ne fut plus en état de se lever du sol sur lequel il était couché. Bientôt l’eau lui fut supprimée pendant des jours entiers jusqu’à ce qu’enfin la mort eût pitié du martyr et mit fin à ses souffrances.
Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de Senhit à Kassala avec la permission de Haggi Mohammed Abou Gerger, fut envoyé, sur l’ordre du calife, qui avait été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre forme de procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd’hui prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit au désespoir par sa longue détention imméritée, il prolonge sa misérable existence, grâce à l’appui bienfaisant de ses anciens coréligionnaires établis à Omm Derman et qui ont embrassé la croyance musulmane.
Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits prisonniers à Metemmeh sous la prévention d’espionnage. Le bruit se répandit à Omm Derman que des lettres adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées chez eux. La petite colonie européenne passa des jours de terreur et d’angoisse jusqu’à l’arrivée des deux prisonniers. On découvrit alors seulement que les lettres étaient adressées à un copte, vivant au Soudan et avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux Arabes furent jetés en prison où ils eurent à subir les mauvais traitements de leurs gardiens et moururent de faim.
Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme qui, comme nous l’avons vu, (page 179) avait exercé une si noble hospitalité envers le calife et son père, lors de leur voyage dans les pays du Nil et avait fait des funérailles solennelles à celui-ci, après son décès, avec les sacrifices d’usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife que le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte de force par Younis à émigrer, avait murmuré contre l’état de choses actuel et avait regretté d’avoir combattu l’ancien Gouvernement. Pendant des mois, il fut maintenu en captivité; il dut souffrir les plus grandes privations pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et les mains liés par de lourdes chaînes. Mais sa femme, une beauté soudanaise bien connue fut, sur l’ordre du calife, séparée de son époux et après son départ, incorporée dans le harem du maître du pays.
Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du calife, fut, sur l’ordre de celui-ci, amené au Sejjir et enfermé dans une maisonnette en pierre dont la porte fut murée. Par une fente laissée ouverte, on lui tendait, à intervalle de plusieurs jours, un peu d’eau; mais il fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours il souffrit les plus indicibles tortures; si horriblement que la faim le torturât, si affreusement que la soif le fit souffrir, on n’entendit jamais un cri de douleur ou un mot de prière par la petite fente de ce tombeau de pierre. Trop fier pour s’humilier devant ses bourreaux, il tint ses lèvres fermées jusqu’à ce que le 24me jour de son martyre, la mort apparut comme une libératrice. Le Sejjir et ses compagnons, ce jour-là, l’épiaient par l’ouverture de la prison, devenue maintenant en réalité un tombeau; basés sur leur longue expérience, ils attendaient pour ce jour-là sa mort, et après s’être délecté de son agonie, le Sejjir se hâta de porter la bonne nouvelle à son maître le calife. Le cadavre fut emmené de nuit à l’extrémité occidentale de la ville et enterré entre des huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous les mahométans croyants sont enterrés avec le visage tourné vers la Mecque). L’implacable calife voulait encore, après sa mort, lui ravir son repos.