Plans de fuite.
Intérêt que prend le calife à ma détention.—Prisonniers européens à Omm Derman.—Artin l’horloger.—Efforts de ma famille pour entrer en relation avec moi.—Insuccès de Babiker Abou Sebiba.—Le baron Heidler et le major Wingate.—Nouvelles tentatives.—Oscheikh Karar.—Plan d’Abd er Rahman.—Espérances et craintes.—Mes efforts pour gagner du temps.—Je quitte ma maison.
Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment auprès de sa personne et à me surveiller d’une façon sévère. J’étais le seul survivant des hauts fonctionnaires du Gouvernement précédent et qui, par un long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en avait acquis la parfaite connaissance et en possédait la langue à fond. Dans sa conception naïve de notre situation politique, il s’imaginait, il était même persuadé, que, si je parvenais à m’échapper, j’engagerais le Gouvernement égyptien ou une puissance européenne quelconque à marcher sur le Soudan; que je jouerais le rôle funeste pour lui, de médiateur entre les principaux chefs des tribus que je connaissais, qui étaient revenus depuis longtemps de leur enthousiasme, et auxquels, (il le savait fort bien lui-même), il tardait de rentrer dans les régiments d’autrefois. D’un autre côté, son amour-propre était flatté d’avoir comme esclave l’homme qui avait autrefois gouverné toute la grande province du Darfour y compris son propre pays et sa tribu. Il ne cachait pas non plus ce sentiment et souvent il disait à ses gens: «Voyez celui qui auparavant était notre maître et qui nous jugeait arbitrairement, il est maintenant mon esclave, obligé d’obéir à toute heure à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs du monde et ses jouissances, il marche aujourd’hui pieds nus, sa gioubbe est sale et déchirée. Oui, Dieu est miséricordieux, il est le Juste.»
Il faisait moins attention aux autres prisonniers chrétiens; comme ceux-ci vivaient principalement de leur commerce, il leur fut assigné une place près du marché où ils avaient bâti leurs propres huttes qui formaient un quartier à part rarement visité par les autres races. Le Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, le Père Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église des missions, avaient ouvert des gargotes, sur le marché. Les sœurs (missionnaires) vécurent avec eux jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’échapper. Il y avait aussi Giuseppe Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A. Marquet à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure partie de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, environ 45 hommes avec leurs femmes, pour la plupart chrétiennes nées dans le pays ou des Egyptiennes; il s’y trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs et les Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci, à leur tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par eux et agréé par le calife. L’émir actuel est un Grec, nommé Nicolas, son nom arabe est Abdullahi.
Tous les membres de cette colonie sont appelés par le peuple: muselmaniun; (descendants des infidèles, surnom des renégats) il leur est formellement défendu de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se porter garants les uns des autres. Après la fuite du Père Ohrwalder, une surveillance plus sévère fut exercée sur tous ces malheureux; en conséquence, lorsque le Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et sa caution fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une place est assignée aux muselmaniun au nord-est de la djami; ils doivent y paraître chaque jour à la prière; mais, n’étant pas sous un contrôle spécial, ils s’y montrent à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête, la colonie soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes aux autres leur permettent de communiquer facilement entre eux, ce qui apporte quelque adoucissement à leur triste sort; ils peuvent ainsi se confier leurs peines et rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs enfants sont placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha qui leur enseignent à lire le Coran.
Mon installation auprès des moulazeimie permettait au calife de me surveiller étroitement; la maison qu’il m’avait assignée était proche de la sienne. J’avais à dire avec lui, aux heures fixées, les cinq prières par jour, et à me tenir entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd el Kerim woled Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du calife, était, malgré tout, bon pour moi et m’avertissait à temps de certains dangers dont j’étais menacé. Sous ses ordres étaient aussi placés Haggi Zobeïr de la tribu des Djaliin; l’homme de confiance du calife; il avait à remettre les messages verbaux de ce dernier à son frère Yacoub; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la tribu des Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein, un Danagla espionnant ses compatriotes; Mohammed Salih de la tribu des Djaliin, porteur de la peau dont se sert le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd el Kadir, autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa woled Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo exécuté au Kordofan et que le calife cherche à s’attacher; Regheb woled el Mek Aoudallah qui remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au service de l’intérieur; ceux-ci les remettent directement au calife, leur maître; Bechir woled Abdallah, Ahmed, Bichari woled Abbas, tous de la tribu des Taasha; par eux, le calife s’enquiert des événements survenus parmi les tribus arabes de l’ouest et de leur état d’esprit; enfin Choudr woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz, qui autrefois pillait les voyageurs dans le Kordofan. Soumis plus tard aux troupes envoyées contre lui, il se trouve maintenant en surveillance.
Il m’était sévèrement défendu d’avoir d’autres rapports qu’avec ces moulazeimie; tous ceux que je viens de citer, à l’exception de Choudr, avaient reçu l’ordre de leur maître de me surveiller. Je ne pouvais pas aller en ville ni même faire des visites.
Le calife avait une prédilection pour les montres; j’étais chargé de les remonter. Je profitais de ce privilège pour visiter l’horloger arménien, Artin, qui demeurait sur la place du marché; prenant le prétexte d’avoir à réparer quelques-unes de ces montres, j’organisais des rencontres avec les amis auxquels je désirais parler; ils s’y trouvaient à l’heure, faisaient quelques petites emplettes ou donnaient leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au hasard ces entrevues.
La plupart du temps j’étais assis à la porte du calife, lisant le Coran. Il m’avait défendu d’apprendre à écrire, trouvant inutile pour moi de m’efforcer de cultiver cet art qu’il ignorait lui-même. Dans toutes ses sorties je devais l’accompagner et me tenir à ses côtés afin qu’il pût me surveiller.