Durant les premières années, je le suivais à pied; plus tard il me donna un cheval et, quand l’occasion l’exigeait, je devais lui servir d’aide de camp. Ne recevant aucun salaire, ma nourriture était des plus simples: un peu d’asida, différentes sauces préparées avec de la viande séchée à l’air, des légumes ou des fruits, rarement un peu de viande fraîche achetée au marché d’Omm Derman. Le calife comprenait bien que ma situation n’était pas satisfaisante pour moi et que j’aspirais à redevenir libre; en dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne pouvais pas vaincre sa méfiance. Par des présents d’esclaves, et en m’offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir auprès de lui; n’ayant pas d’enfants, il en concluait que je désirais n’avoir aucun lien afin de pouvoir profiter de la première occasion pour recouvrer ma liberté.
Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents, ma mère, mes frères et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour se procurer de mes nouvelles, et pour mon bien avaient reconnu la nécessité d’agir avec la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller, notre consul général austro-hongrois au Caire, n’avait épargné aucune peine pour avoir des renseignements sur ma position. Il fut secondé dans ses recherches par les officiers attachés à l’armée égyptienne et par d’autres employés. A son instigation, mes parents purent m’envoyer la lettre dont j’ai déjà parlé qui fut remise par le commandant de Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed Abou Gerger, qui se trouvait justement chez ce dernier, au calife qui me la fit donner. C’était en 1888. Dans un accès de générosité il me permit de répondre, il invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm Derman, afin qu’ils pussent se rendre compte de visu de mon bien-être et de mon bonheur! Mais lorsque, sur mon conseil, ils répondirent par un refus à son invitation, en prenant pour prétexte l’obligation de leur service militaire, il me défendit alors sous peine de mort de correspondre encore avec eux.
Les rapports supportables que j’avais eus avec le calife ne furent que passagers. Le nouveau consul-général austro-hongrois, de Rosty, qui avait succédé au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui demander la permission d’envoyer un prêtre du Caire aux membres de la mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens. Il m’écrivit en même temps, me demandant des informations sur le véritable état de choses à Omm Derman.
Cette correspondance n’était pas du tout du goût du calife; il ne répondit pas à M. de Rosty et m’accusa de fausseté parce que j’avais indiqué les membres de la mission à l’exception du Père Ohrwalder comme Italiens. J’avais délibérément fait cela dans la crainte qu’Abdullahi, dans un de ses actes de rage contre moi, et qu’un essai de fuite de ma part pourrait occasionner, ne se vengeât sur ceux qu’il croyait être mes compatriotes et que je désirais sauver. Pour la même raison, je prétendis aussi n’être nullement en relation avec les Européens qui m’étaient étrangers. Le calife savait fort bien que j’étais Autrichien (Nemsaoui); plusieurs des membres de la mission étant déclarés sujets autrichiens par M. de Rosty, j’avais en conséquence des compatriotes, et par ce désaveu je l’avais trompé. Il ne voulait pas et ne pouvait pas comprendre que les membres de différentes nationalités pouvaient appartenir à la mission catholique sous la protection de l’Autriche; longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me fit comprendre qu’il me gardait rancune.
Ma famille avait placé une forte somme d’argent chez le consul-général austro-hongrois au Caire et par l’entremise de nos représentants diplomatiques et du chef d’état-major de «l’Intelligence Department», le major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques secours par des mains sûres, mais non désintéressées. Je recevais à peine la moitié, souvent même le tiers seulement de la somme qui m’était destinée, et je devais cependant reconnaître avoir reçu la somme entière. N’importe, je me trouvais heureux de la tournure présente des choses; j’avais aussi maintenant quelquefois l’occasion de faire parvenir à intervalles très éloignés, il est vrai, de mes nouvelles à ma famille qui m’avait fait parvenir en contrebande une encre chimique, rendue visible à l’action d’une grande chaleur. J’écrivais sur de petits morceaux de papier, sur des bandes de toile, quelques lignes à la hâte lorsque je n’étais pas surveillé; je les envoyais au Caire par des messagers secrets, saisissant les occasions favorables, et de là, on les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande circonspection dans mes dépenses, afin d’éviter d’éveiller des soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement qu’auparavant, les moyens qui étaient maintenant à ma disposition me servant surtout à acquérir des amis. Le calife m’ayant interdit toute correspondance avec les miens, on était convaincu au Caire que je ne pourrais jamais recouvrer ma liberté avec son consentement. Aussi tous les efforts tendaient-ils à combiner un plan de fuite. J’avais tout d’abord pris un grand intérêt à la formation et au développement de ce grand mouvement mahdiste, ayant l’occasion de le voir de près; cependant cet intérêt même s’affaiblit peu à peu à la suite des privations et des grandes humiliations dont j’eus à souffrir, sans parler des moments critiques qui menaçaient de mettre fin promptement d’une façon désagréable à ma captivité.
Cependant le moment d’exécuter mes plans de fuite n’était pas encore venu. Pendant des années je n’avais confié mon secret à âme qui vive; enfin je parlai à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes intentions. Il promit de m’aider. Mais peu après, il encourut la disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un ami sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j’intéressai à mes plans deux hommes d’une grande influence et qui vivent encore sur la discrétion desquels je pouvais compter; mais quoique par sympathie pour moi, plus encore peut-être aussi par la haine qu’ils nourrissaient contre le calife, ils m’eussent aidé dans mon entreprise et salué avec plaisir ma liberté, nos négociations n’aboutirent pourtant à rien. L’argent nécessaire aux préparatifs de ma fuite n’aurait pas manqué, mais ils craignaient que leurs noms ne fussent divulgués, et que tenus de vivre au Soudan, attachés qu’ils étaient par les liens de la famille, le calife n’exerçât sa vengeance sur eux.
Pendant ce temps, ma famille n’était pas restée inactive; aucun sacrifice ne lui paraissait trop grand pour moi. Habitant Vienne, ignorant le réel état des choses au Soudan, les miens continuèrent à mettre des sommes d’argent considérables à la disposition de l’ambassade austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère impérial et royal des affaires étrangères, de faire tout le nécessaire pour adoucir ma situation et pour préparer ma fuite. Son Excellence, le baron Heidler von Egeregg, ambassadeur et ministre plénipotentiaire qui avait été pendant des années consul-général au Caire, s’intéressa personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire et ne s’épargna aucune peine pour rendre mon évasion possible. Comme on ne pouvait se procurer les services de personnes sûres que par l’entremise du Gouvernement, le baron se mit en rapport avec le colonel Schæffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey et c’est grâce à leurs efforts incessants joints à ceux du baron Heidler que je dois ma liberté. Sans leur intervention il n’eût pas été possible de se procurer des Arabes sûrs pour m’apporter à l’occasion des sommes d’argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les différents essais infructueux tentés pour m’échapper.
Au commencement de février 1892, Babiker woled Abou Sebiba, chef des postes de Dongola sous le Gouvernement égyptien arriva à Omm Derman. C’était un Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu’il s’était enfui d’Assouan pour demander pardon au calife et la permission de s’établir à Berber. Ayant des lettres d’introduction signées par l’émir de cette ville, Zeki woled Othman, il reçut son pardon et la permission demandée.
Au moment de franchir le seuil de la porte, il me poussa, comme par hasard et me dit à voix basse. «C’est pour toi que je suis venu ici, arrange un rendez-vous avec moi.» «Demain après la prière du soir, dans la mosquée.» Telle fut ma réponse, et il disparut.
Je n’avais, il est vrai, jamais perdu l’espoir de recouvrer la liberté et de revoir les miens; j’avais cependant appris à me dominer et à ne pas donner place à un optimisme exagéré; je connaissais aussi suffisamment les Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à leur parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse, qu’ils ne la tiennent. Mais quoique le jour suivant se passât comme d’habitude, j’étais cependant,—c’est fort compréhensible—curieux de connaître ce que cet homme avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout le monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte où il m’avait rencontré la veille. Je le suivis prudemment à une grande distance; nous entrâmes ensemble dans une partie du bâtiment recouverte de chaume. Là il me remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui sentait le café grillé.