«Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le papier; demain à la même heure je serai ici.» Je cachai la petite boîte sous ma gioubbe et retournai à mon poste. Le calife me fit appeler pour souper avec lui. Je dois avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses yeux de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse pour être remarquée quoique cachée sous ma blouse. Heureusement, le calife était fatigué, moins attentif que d’habitude et parlant de choses indifférentes, sans oublier toutefois de m’avertir d’être toujours loyal envers lui, sinon il me punirait sans miséricorde. Je l’assurai de ma fidélité et de mon affection; puis après avoir pris un peu de viande et de doura, je feignis d’être malade et j’obtins la permission de me retirer. Je me hâtai de rentrer chez moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile, j’ouvris la boîte à l’aide de mon couteau.
Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits en français «Babiker woled Abou Sebiba est un homme de confiance.» Signé colonel Schæffer. Au dos du papier il y avait quelques lignes du consulat général austro-hongrois confirmant ce qui était écrit au-dessus. Pour ne pas me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de l’ennemi, ni mon nom, ni l’intention de l’homme n’étaient indiqués. Il me fallait donc prendre patience jusqu’au lendemain soir.
Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du rendez-vous. Il m’expliqua, en peu de mots, qu’il était venu pour fuir avec moi. Maintenant qu’il m’avait vu, il retournerait à Berber pour compléter ses préparatifs. L’émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec lui et notre évasion s’effectuerait à cette époque. Je l’assurai que j’étais prêt en tout temps à me confier à lui, et après l’avoir supplié de tenir sa promesse nous nous séparâmes.
Le temps s’écoula bien lentement.
Il revint enfin au mois de juillet, comme il était convenu, et dans une entrevue secrète il me dit que pour détourner les soupçons il s’était marié à Berber. Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais, il n’avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière; si je me décidais à courir sur le champ les risques d’une évasion, il me conduirait à travers les steppes de Bajouda, par Kab, à l’ouest de Dongola, pour atteindre Wadi Halfa, voyage à peine possible dans les mois d’été pour nos chameaux. Je compris qu’il avait envie de passer quelques mois au Soudan, probablement par amour pour sa jeune femme; nous tombâmes d’accord de remettre ma fuite au mois de décembre, époque des plus longues nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande, j’écrivis quelques lignes au Caire pour qu’on lui envoyât 100 écus afin de compléter l’équipement du voyage. Des mois se passèrent, sans aucune nouvelle de lui, je pus seulement savoir, par des informations prises en secret, qu’il était encore à Berber.
Le mois de décembre s’écoula.
L’année 1893 était commencée; mon attente était vaine. Les mois succédèrent aux mois; personne ne vint.
Enfin, en juin je revis mon homme; il me raconta que le messager que j’avais envoyé au Caire pour demander les cent livres avait été retenu en route et était arrivé à destination au moment où j’aurais dû depuis longtemps avoir exécuté mes projets de fuite; en conséquence l’argent lui avait été refusé. Il me dit aussi qu’il avait amené deux chameaux; si j’étais prêt actuellement, il s’efforcerait de s’en procurer un troisième.