Ainsi de même que l’année précédente, il revenait avec sa proposition, en plein été, c’est-à-dire à l’époque la moins propice à notre entreprise. J’en conclus que Babiker s’était bien renseigné sur les détails de ma situation; ne pouvant compter que sur une avance de quelques heures pendant les courtes nuits de juillet, avance non suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir renoncer à toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre sur mon dos l’insuccès de l’entreprise.

Lorsque je lui proposai de remettre la chose au commencement de l’hiver, il y consentit pour la forme. Ses visites répétées à Omm Derman avaient attiré sur lui l’attention du calife qui lui fit ordonner par le cadi, de s’acquitter chaque jour de ses cinq prières dans la mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu la permission. Dans la crainte d’être devenu l’objet d’une surveillance continuelle, d’être soupçonné et de voir nos projets découverts, il s’enfuit en Egypte. Heureusement pour lui, on ne connut son départ que trois jours après qu’il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette avance. Arrivé au Caire, il informa ceux qui l’avaient envoyé, qu’il était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que j’avais toujours persisté à ne pas tenter ma fuite avec lui. Le baron Heidler et le major Wingate reconnurent bientôt la fausseté de ses assertions; j’eus, en effet, l’occasion de leur faire part en quelques mots, par un agent sûr, de la conduite de Babiker.

Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un marchand nommé Mousa woled Abd er Rahman, domicilié à Omm Derman qui s’arrêtait au Caire pour ses affaires. Ils lui promirent formellement une prime de 1000 livres sterling s’il assurait ma délivrance; et, en même temps, tous les moyens nécessaires furent mis à sa disposition.

J’en reçus la nouvelle encore dans l’hiver 1893; mais ce ne fut qu’en juillet 1894 qu’Ahmed, un parent de Mousa m’informa que des Arabes avaient été gagnés à ma cause et qu’ils arriveraient incessamment pour tenter de fuir avec moi. Il m’annonça aussi qu’un relais avait été organisé dans le désert et que des chameaux seraient prêts. J’osais donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur. Le premier juillet, Ahmed m’avertit que les chameaux étaient là et que je devais en conséquence me tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à mes domestiques qu’un de mes amis était tombé dangereusement malade et que je passerais la nuit auprès de lui avec la permission du calife. Ils ne devaient donc pas s’inquiéter si je ne rentrais pas.

La nuit vint; le calife s’était retiré et je pus quitter la mosquée avec Ahmed. Pieds nus, n’ayant qu’une épée, nous nous hâtâmes le long de la rue conduisant sur le champ de manœuvres pour prendre de là, la direction du nord-est. Il faisait sombre; la saison des pluies avait commencé le jour même, les chemins étaient mauvais. Nous traversâmes au pas de course le cimetière; j’enfonçai une jambe dans une vieille tombe délabrée par la pluie et me blessai le pied aux os d’un squelette. Les morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre obstacle à ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir.

Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes le chor Shombat et atteignîmes la place où les chameaux devaient nous attendre. En proie à un énervement compréhensible, nous cherchions dans l’obscurité de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut inutile! Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de la nuit, nous étions baignés de sueur et hors d’haleine; nous renonçâmes à nos recherches désespérées. Etait-il arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux s’étaient-ils enfuis? Avaient-ils éveillé des soupçons? Avaient-ils été arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu’il y avait de certain, c’est qu’ils n’étaient pas là et que la situation commençait à devenir critique pour nous! Nous devions renoncer à toute autre pensée, rentrer en ville, dans nos demeures..... et avant la pointe du jour.

Triste, presque désespéré, je repris le chemin du retour. Je me séparai d’Ahmed au bout de la rue des manœuvres, en le priant de me donner le soir encore des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que j’étais prêt à une nouvelle tentative.

J’arrivai avant l’aube, épuisé, dans ma maison. Quelques heures auparavant seulement, je l’avais quittée dans l’espoir de n’y plus jamais rentrer. On comprendra les sentiments, les idées qui m’agitaient à cette heure; je ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le calife me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon absence aux prières du matin; je fis répondre que j’avais été malade, ma mauvaise mine était un sûr garant de mon assertion.

Le soir j’attendis des nouvelles d’Ahmed. Peut-être aurions-nous le bonheur de réussir aujourd’hui ou demain! J’attendis vainement! Ce ne fut qu’après deux jours d’angoisses et d’attente qu’il arriva me conter que les Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu que le risque d’être capturés était trop grand; sur quoi, ils étaient retournés chez eux!

Nouvel insuccès! une espérance de plus envolée! Je me considérais néanmoins comme heureux d’avoir pu rentrer chez moi, après mon excursion nocturne, sans avoir été découvert.