J’informai encore mes amis de ce qui s’était passé. Ils n’épargnèrent pas leurs efforts, et eurent l’appui du Père Ohrwalder. Celui-ci avait été à Vienne chez mes parents avec lesquels il était depuis lors en constants rapports. Par eux et avec le secours du professeur Dr. Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m’avait procuré une bouteille de pilules d’éther, qui me fut remise par l’entremise de marchands. Elles devaient me servir de réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma cour.

Je laissai passer quelque temps après mon dernier coup manqué, puis j’envoyai moi-même un homme sûr, Abd er Rahman woled Haroun porteur de quelques lignes pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre à la disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter une nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et le major Wingate, avec l’aide de Milhelm Shoukour bey et de Naoum effendi Shoukeir, passèrent un contrat avec mon homme. On lui assura, en cas de réussite, une récompense de 1000 livres sterling en or et on lui remit 200 livres par lui demandées pour les préparatifs. Le major Wingate ayant ensuite été envoyé à Souakim en qualité de gouverneur temporaire, craignant un nouveau coup manqué,—fit un contrat semblable avec l’Arabe Hadendoa, Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance par Tokar ou Kassala si l’autre essai échouait.

Je reçus un jour, d’un marchand venu de Souakim, une petite bande de papier sur lequel ces mots étaient écrits à l’encre chimique:

«Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous remettra des aiguilles; vous le reconnaîtrez à cela; l’homme est fidèle et courageux, fiez-vous à lui. Nos salutations, Wingate et Ohrwalder.»

Peu de temps après, je reçus d’un parent d’Abd er Rahman woled Haroun la nouvelle que celui-ci avait quitté le Caire, qu’il était arrivé à Berber et faisait des préparatifs pour ma fuite, mais afin d’éviter tout soupçon, il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman; il resterait à Berber; je me déclarai être parfaitement d’accord.

Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un coup d’œil rétrospectif sur les nombreuses années passées dans la constante proximité de ce tyrannique calife, années de misères et d’humiliations! Celle-ci devait-elle aussi s’écouler comme toutes les autres sans m’apporter la liberté si ardemment désirée? Non, cela ne pouvait pas être! J’étais plein d’espoir et une voix intérieure me disait que les efforts infatigables de mes amis seraient enfin couronnés de succès et que le temps devait venir, où je reverrais les miens, ma patrie, mes amis!

Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher du soleil, un homme que je n’avais jamais vu, passa dans la rue et me fit signe de le suivre. Je fis quelques pas à ses côtés. Il me dit à voix basse: «Je suis l’homme aux aiguilles, il faut que je te parle.» Joyeusement surpris, je le conduisis dans une petite niche obscure, formée par le mur de ma maison, le priant de me développer promptement ses plans. Il me tendit premièrement trois aiguilles et un bout de papier, comme preuve de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il m’expliqua que pour le moment la fuite était impossible.

«Je suis venu ici, dit-il, dans l’intention de te conduire à Kassala. Maintenant que des postes militaires ont été établis à El Fascher, à Ousoubri et à Gos Redjeb sur l’Atbara, postes qui sont en communication constante les uns avec les autres, la fuite dans cette direction est tout à fait impossible de même que le passage par une ligne aussi fortement occupée.»

Il prétendit en outre que son chameau avait succombé, qu’il avait fait des pertes d’argent par suite de mauvaises affaires et que, en conséquence, il ne possédait pas les moyens de préparer une évasion. Il me pria de lui donner une lettre pour le major Wingate afin que ce dernier lui fournit une plus forte somme, et, me promit de revenir dans deux mois; sérieusement alors nous nous mettrions à l’œuvre. Je vis clairement ce que je pouvais attendre de cet homme. Il voulait même déjà repartir dans deux jours; je lui ordonnai de m’attendre le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait de cette rencontre, reprendre mon poste à la porte du calife. Le papier qui m’avait été remis contenait en quelques mots une recommandation de l’homme par le Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la conduite de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh Karar qui m’attendait dans la mosquée, comme il était convenu, la lettre qu’il s’empressa de cacher sur lui, comptant que par elle, il recevrait de nouveau de l’argent. Amèrement désappointé, j’allais rentrer chez moi lorsque je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd er Rahman woled Haroun. Comme par hasard, il marchait près de moi et me dit à voix basse: «Nous sommes prêts, les chameaux sont achetés, les guides engagés. Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier quartier de la lune,» puis il me quitta.