J’avais, cette fois-ci, la conviction de n’être pas désillusionné. Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled Mohammed arriva à Omm Derman, engagé aussi par le baron Heidler et le major Wingate et gagné à ma cause. Il me fit savoir qu’il était prêt à m’aider à fuir; il me pria de faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de ses frères qui allait partir pour l’Egypte se chargerait de faire parvenir ma lettre: «Ayant donné ma parole à Abd er Rahman, je prétextai à Houssein Mohammed une maladie qui m’empêchait d’oser chercher à prendre la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps de l’entreprise à la fin de février; en même temps je lui remis une lettre dans laquelle je faisais part à mes amis de l’espoir que je nourrissais de recouvrer prochainement ma liberté avec le secours d’Abd er Rahman, et si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce dont je priais Dieu de me préserver, je rechercherais le secours de Houssein.
Je craignais maintenant que, tant de monde étant dans le secret, le calife ne pût suspecter quelque chose. S’il était mis sur la voie de ce qui se passait, de mes efforts sérieux pour le quitter, j’étais certainement perdu.
Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir que les chameaux arriveraient le jour suivant; ils avaient besoin de deux jours de repos; la fuite était donc décidée pour le mercredi 20. Il m’avertirait encore du reste le mardi soir. De mon côté je devais faire mon possible pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent lentement, trop lentement.
Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed m’attendant à la porte de la mosquée.
«Tout est prêt,» chuchota-t-il; puis nous nous séparâmes après avoir convenu du rendez-vous pour le mercredi soir, lorsque le calife se serait retiré dans ses appartements.
Je dois avouer que je passai une grande partie de la nuit dans un état d’excitation fièvreuse. Si cet essai allait manquer comme les autres? Si un événement imprévu allait déjouer nos efforts?
Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet. Je dormis cependant quelque peu. Pendant le jour, je me plaignis aux moulazeimie en faction devant la porte du calife d’être fortement indisposé et je priai Abd el Kerim woled Mohammed d’excuser mon absence aux prières le matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une forte boisson de séné de la Mecque et de tamarin et désirais rester tranquille chez moi le jour suivant. Abd el Kerim y consentit et me promit de m’excuser auprès du calife s’il s’enquérait de moi. Je savais bien que le calife ne me voyant pas aux premières prières, et apprenant mon indisposition, enverrait chez moi pour me donner une preuve de sa sympathie et surtout pour se convaincre que j’étais vraiment là. Il n’y avait aucun autre moyen d’expliquer mon absence qu’en prétextant un malaise.
Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs, et après les avoir priés de garder la plus grande discrétion, je leur fis part que le frère de l’homme qui m’avait apporté sept ans auparavant, une lettre, de l’argent, des montres, etc., de la part de mes parents, était arrivé secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du calife; je devais le rencontrer cette nuit pour m’arranger avec lui sans délai afin qu’il pût s’en retourner immédiatement. Mes pauvres domestiques ajoutèrent foi à mes paroles, et ne se réjouissaient pas peu à la pensée que leur position et la mienne allaient s’améliorer par la réception d’une forte somme d’argent. Je recommandai à mon serviteur Ahmed de venir m’attendre le jour suivant au lever du soleil avec ma mule, à l’extrémité nord de la cité, et de ne pas s’impatienter si je tardais à paraître, les affaires étant si importantes que je pouvais, probablement, être retenu; il ne devait en aucun cas quitter le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre l’argent que j’aurais reçu pour le porter chez moi. Je fis comprendre aux autres la nécessité de garder un profond silence, car je courais grand risque d’être découvert. Si l’un des moulazeimie me demandait, il fallait lui répondre qu’ayant été très mal pendant la nuit, je m’étais rendu avec Ahmed auprès d’un homme qui pouvait guérir les maladies, mais qu’ils ignoraient où il demeurait. Je fis entendre à mes domestiques que j’allais recevoir une somme considérable le lendemain, et en attendant je donnai à chacun quelques écus. De cette manière j’espérais gagner une avance de quelques heures.
Ahmed devant m’attendre avec ma monture, les domestiques qui restaient à la maison croiraient, si nous tardions à rentrer, que j’avais été retenu par les affaires; Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon indisposition au calife, si celui-ci s’enquérait de moi, on pouvait bien supposer qu’il serait accordé pleine confiance au récit de mes domestiques, savoir: que j’étais allé à la recherche d’un guérisseur, étant inquiet de l’état de ma santé! En tout cas, et c’était là l’essentiel, il se passerait quelques heures avant qu’on ait trouvé Ahmed, et l’histoire de l’arrivée du messager supposé les intriguerait jusqu’au moment où enfin il serait reconnu que le tout n’était qu’une comédie et que j’avais pris la clef des champs! Avant de me rendre à la prière du soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à mes gens, qu’ils devaient être extrêmement prudents et exécuter exactement tous mes ordres. Puis je quittai la maison, implorant du ciel la réussite pour cette fois-ci dans mes desseins.