Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes.

«Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route; comment t’appelles-tu?»

«Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité, j’avais de mauvaises intentions à votre égard. Changeant de pâturage, j’arrivai, il y a quelques jours, au pied de cette montagne que tu vois, située là-bas, au midi. En me rendant à la fente du rocher pour constater si l’eau y est abondante, quoiqu’il y ait des puits dans la plaine, je remarquai les traces de vos chameaux; je les suivis. De loin, j’aperçus la couleur blanche de tes pieds qui sortaient de ta cachette; j’en conclus qu’un étranger se trouvait en cet endroit et j’allais m’en retourner pour revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter ton voyage en t’allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant.

Je remercie Dieu d’avoir rencontré mon cousin, les ténèbres m’auraient peut-être empêché de le reconnaître.»

«Ali woled Fheid, reprit mon guide qui l’avait écouté en silence, permets que je te conte une petite histoire:

Il y a quelques années—j’étais encore bien jeune—au temps de la domination turque,—mon père était sheikh de ces montagnes alors très habitées. Une nuit, un homme qui fuyait vint lui demander asile; les soldats du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l’accusait d’être un bandit et d’avoir tué des marchands. Ses femmes tombèrent entre les mains de ses persécuteurs. Longtemps après, mon père qui l’avait tenu caché, se rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par des dons en argent, il arriva à faire gracier l’individu, car il n’y avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit pour lui en se portant caution et fit libérer ses femmes.»

«Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid, c’était mon père. Je n’étais point encore né à cette époque, mais ma défunte mère,—que Dieu ait son âme—m’a conté cette histoire. O frère, ce que ton père a fait pour le mien, le fils le fera pour le fils; je vous suis dévoué; suivez-moi, je vous montrerai, à proximité, une meilleure cachette.»

Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la direction du sud nous atteignîmes une sorte de caverne formée par des rochers; deux personnes y pouvaient tenir aisément.

«Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu’il n’y ait rien à craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez, cette nuit, choisir une autre couche à proximité. On ne peut pas savoir; quelqu’un vous observe peut-être, sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard, ainsi que j’en avais l’intention moi-même.