Deux jours s’écoulèrent ainsi, presque sans repos; nous arrivâmes le mercredi matin au pied des monts de Nurauei, autrefois habités par les Arabes Bicharia. La vallée s’étend entre de hautes montagnes tombant à pic dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas verts. Sur un des côtés latéraux de celle-ci se trouve le puits qui porte le même nom que les montagnes.
Ibrahim Ali mit pied à terre; s’étant porté vers un point élevé, il nous fit part que le puits était entièrement libre; nous nous y rendîmes et, à la hâte, les bêtes furent abreuvées et nos outres remplies.
Le puits a un périmètre d’environ 25 mètres sur six de profondeur; vers le milieu, il est taillé en forme d’entonnoir. Sur cette surface inclinée, des pierres faisant saillie servent de marches; on les utilise pour parvenir jusqu’à l’eau qui se trouve dans le cercle intérieur.
Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et sont fréquemment occupés; aussi nous n’y séjournâmes point. Après avoir franchi les monts de Nurauei, nous entrâmes dans la plaine; après cette dernière course de trois heures, un repos était bien mérité.
Quelle différence entre mes guides! Les premiers étaient courageux, décidés, prêts à sacrifier leur vie pour moi ou avec moi; ceux qui me servaient actuellement étaient tout le contraire, accomplissant de mauvaise humeur la tâche que leur avait imposée Ahmed Abdallah, se plaignant sans cesse de l’entreprise périlleuse, dont le bénéfice sans doute allait à d’autres, voulant dormir et manger. Grâce à leur négligence, ils avaient perdu en route mes sandales et mon briquet. Dans la suite, ce fut surtout mes sandales dont je regrettais amèrement la perte.
Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze heures, le puits de Douem; bien que les tribus qui s’y arrêtent soient hostiles aux Mahdistes, je jugeai prudent de me tenir caché.
Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l’ordre de me conduire chez le sheikh Hamed Fadaï; ce n’était pourtant point leur intention.
En effet, l’après-midi, ils vinrent me représenter quels dangers planaient sur eux s’ils restaient éloignés des leurs durant plusieurs jours. De la part du calife et de ses sujets, sérieuse enquête serait faite pour savoir qui m’avait aidé à fuir; en outre leur tribu étant connue pour ses sentiments amicaux envers le Gouvernement égyptien, non seulement eux seuls avaient à craindre, mais aussi mon ami Abdallah. Bref, ils me prièrent d’accepter leur proposition, en me laissant présenter à une de leurs connaissances qui demeurait à proximité et qui me conduirait plus loin.
Je compris qu’ils me nuiraient plus qu’ils ne me rendraient service et leur ordonnai de terminer l’affaire au plus tôt. Avant le coucher du soleil, ils me présentèrent mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un Arabe Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante ans.
Celui me salua et, sans autre préambule me dit: «Chacun cherche son avantage. Tes guides que je connais fort bien désirent que je te conduise à Assouan; j’y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice?»