«J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me fonde pas sur le soutien des hommes, mais je n’ai confiance qu’en Dieu et en son Prophète; ton peuple est un peuple d’infidèles et jamais je ne m’allierai avec lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges que m’enverra le Prophète.»
Les cris poussées par des milliers de poitrines annoncèrent la satisfaction générale causée par les paroles du maître. Lorsque le calme se fut rétabli, le Mahdi se tourna vers Olivier Pain:
«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la vraie; es-tu mahométan?»
«Certainement, répondit Olivier, et il prononça à haute voix la profession de foi musulmane: «La ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah». Alors le Mahdi lui tendit sa main à baiser sans toutefois exiger de lui le serment de fidélité.
Nous retournâmes dans les rangs des fidèles, Olivier Pain à côté de moi et nous fîmes notre prière avec le Mahdi. Quand elle fut terminée, le maître prononça quelques paroles d’édification pour le salut général des âmes, puis il se retira accompagné du calife. Ce dernier m’ordonna auparavant de prendre Olivier chez moi jusqu’à nouvel avis et d’attendre ses ordres ultérieurs. J’eus alors le loisir de causer avec mon hôte sans crainte d’être dérangé.
Bien que je ne pusse exprimer mon aversion pour sa mission d’aventurier, j’éprouvai cependant de la pitié pour l’homme qui, s’il avait pensé remporter un succès, s’était heurté à une amère déception. Je le saluai encore une fois cordialement et lui dit:
«Eh bien! cher Monsieur, maintenant que nous voilà seuls pour quelques instants, nous allons parler à cœur ouvert. Bien que votre mission n’ait absolument pas mes sympathies, je vous assure cependant, en vous serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour prévenir toute atteinte à votre sécurité personnelle. Maintenant vous pouvez être tranquille et comme je suis depuis des années sans relations avec le monde, racontez-moi ce qui s’est passé en Europe pendant ce temps!»
«J’ai en vous une confiance absolue, me répondit-il, je connais votre nom qui a été souvent prononcé devant moi, depuis que je suis en Afrique; je suis heureux que le sort m’ait conduit auprès de vous. Il y aurait beaucoup de choses à raconter, que vous ne savez pas encore. Permettez que je commence par l’Egypte, cela vous intéressera davantage, je le crois.»
Il me parla alors du soulèvement de Ahmed Pacha el Arabi, des grands massacres, de l’intervention des Puissances et de l’action de l’Angleterre qui avait occupé l’Egypte.
«Je suis, dit-il, collaborateur de l’Indépendance et collègue de Rochefort que vous connaissez aussi certainement. La politique de la France et de l’Angleterre, comme vous ne l’ignorez pas, ne suit pas le même chemin, et c’est notre devoir, là où faire se peut, de contrecarrer les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour mon propre compte. On connaît cependant mes plans et on semble les favoriser. Le gouvernement anglais, instruit de mes desseins, a semé sur mon chemin tous les obstacles possibles. J’ai été même signalé, poursuivi, chassé de Wadi Halfa. Plus tard, j’ai réussi à trouver des Arabes de la tribu des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par Kab à El Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de Dongola. J’ai été reçu aujourd’hui par le Mahdi d’une façon très amicale, je suis satisfait et j’ai beaucoup d’espoir.»