«Pensez-vous réellement que votre proposition sera acceptée?» demandai-je.
«Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement, j’espère cependant que le Mahdi sera disposé à entrer en relations amicales avec la France, ce qui me suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon propre mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera pas de m’en retourner.»
«Cela ne me parait pourtant pas aussi sûr qu’à vous! lui dis-je; avez-vous laissé une famille dans votre patrie?»
«Oui, répondit-il un peu inquiet, j’ai laissé à Paris une femme et deux chers enfants. Je pense souvent à eux et je me réjouis de les revoir bientôt. Soyez franc, Monsieur! à quoi dois-je m’attendre, d’après votre avis?»
«Mon cher Monsieur, avec ce que je connais de ces gens, vous n’avez pour le moment rien à craindre pour votre propre personne, mais quand et de quelle manière vous pourrez leur échapper, je ne puis là-dessus rien vous dire de précis aujourd’hui. Ce que j’espère, c’est, qu’on refusera vos propositions qui pourraient pourtant être utiles un jour à cet ennemi de l’Angleterre, qui est également mon ennemi. Je souhaite avec vous qu’on vous laisse retourner sans tarder dans votre patrie où vous attendent votre femme et vos enfants.»
J’avais donné ordre à mon domestique de nous apporter à manger, j’invitai aussi Gustave Kloss, l’ancien domestique d’O’Donovan, à partager notre repas. Il avait obtenu, sur ma demande, la permission du calife de demeurer auprès de moi. Nous avions à peine commencé que deux moulazeimie du calife parurent et invitèrent Olivier Pain à les suivre. Il fut surpris qu’on lui ordonna d’aller seul et sortit quelque peu froissé. Je trouvai aussi cette invitation un peu étrange, car Olivier Pain parlait si mal l’arabe que, seul, il pouvait à peine se faire comprendre. Je faisais, à ce sujet, une remarque à Moustapha (Kloss) lorsque je fus à mon tour appelé auprès du calife.
«Abd el Kadir, me dit-il avec confiance, je te considère absolument comme étant des nôtres. Que penses-tu de ce Français?»
«Je crois, répondis-je, que cet homme est sincère et qu’il a de bonnes intentions. Mais ne connaissant ni toi, ni le Mahdi, il ne savait pas que vous n’avez confiance qu’en Dieu et que vous ne recherchez ni ne voulez aucun autre allié. C’est pourquoi vous êtes victorieux car Dieu est avec ceux qui se confient en lui.»