«Il doit passer quelques jours dans les fers, afin d’apprendre que je suis son maître. Il n’est pas meilleur que toi et tu viens chaque jour à ma porte,» me dit-il en souriant, parce qu’il vit bien que j’étais blessé de sa façon d’agir envers Moustapha.

Il fit apporter le souper pendant lequel je m’observai d’une façon toute particulière, afin de ne pas donner au calife, qui me surveillait, le soupçon que je lui en voulais de m’avoir enlevé Moustapha. Il parla peu, et paraissait de mauvaise humeur. Après le souper, il prit congé de moi avec quelques paroles amicales qui toutefois ne me semblaient pas venir du cœur.

Je revins sous ma tente où je ne pus pendant longtemps trouver le sommeil. Je déployais toute la patience et toute l’abnégation possibles pour conquérir la faveur du calife, et pouvoir profiter d’autant plus facilement un jour d’une occasion de délivrance. Mais, grâce à son caractère entier, c’était un rôle difficile de ne pas sortir de sa ligne de conduite et de ne pas blesser son prodigieux orgueil. Chaque jour, je voyais des exemples de son humeur capricieuse; il n’avait aucun égard pour ses moulazeimie qu’il faisait, à la moindre faute, enfermer, mettre aux fers et battre. La privation des biens était la suite habituelle de ces faits. Il était habitué à obéir à son premier mouvement, ne réfléchissant pas longtemps, et attachait une importance énorme à toujours montrer qu’il était le maître.

Fadhlelmola, frère d’Abou Anga, commandant des Djihadia (ils étaient tous deux fils d’un esclave libéré d’un parent du calife) était chargé des fonctions de son frère. Ce Fadhlelmola avait un ami fidèle et un conseiller en la personne d’Ahmed woled Younis, de la tribu des Sheikhiehs. Le même soir, il s’était rendu chez le calife pour lui demander de donner son autorisation au mariage de Younis. Le calife étant de mauvaise humeur voulut encore une fois montrer qu’il était le maître. Il fit appeler le père de la jeune fille et lui demanda devant les personnes présentes s’il voulait marier sa fille avec Ahmed woled Younis. Comme celui-ci répondait affirmativement, il lui dit: «J’ai résolu, car je trouve que cela est préférable pour son bonheur, de la marier à Fadhlelmola. As-tu quelques objections à présenter?»

Le père de la jeune fille déclara naturellement qu’il était absolument de l’avis du calife et celui-ci ordonna aussitôt: «Eh bien le fatha!» (prière d’usage pour la bénédiction des mariages). Les personnes présentes levèrent les mains, récitèrent le fatha et mangèrent des dattes qu’on leur offrit. Puis elles furent congédiées par le calife. Fadhlelmola s’en alla, riche d’une femme de plus; Ahmed woled Younis plus pauvre d’une espérance. L’humeur du calife était satisfaite; avec un tel maître, il fallait être prudent.

Environ cinq jours plus tard, nous atteignîmes Chat. Là, beaucoup de sources comblées précédemment furent rétablies et des huttes en paille avec des clôtures furent élevées pour le Mahdi et ses califes. Le Mahdi voulait s’arrêter plusieurs jours en cet endroit.

Pendant la marche, je rendis chaque jour visite à Olivier Pain. Il était toujours de plus mauvaise humeur et plus ennuyé de son isolement, car les rapports avec les autres hommes et les esclaves commis à son service lui restaient interdits. Ces quelques jours avaient suffi pour le faire renoncer complètement à l’exécution de ses plans: il ne songeait plus maintenant qu’à sa femme et à ses enfants.

Je cherchai à le calmer, l’engageai à espérer en l’avenir et à ne pas trop se livrer à des pensées mélancoliques qui commençaient à miner ses forces. Le calife semblait peu se soucier de lui et demandait seulement, à l’occasion, de ses nouvelles.

Le lendemain de notre arrivée à Chat, l’ancien sheikh du Mahdi, Mohammed Chérif, arriva enfin; on l’attendait depuis longtemps. Lui aussi avait été forcé par ses ennemis et tremblant pour sa propre sûreté de paraître en suppliant. Mais le Mahdi le délivra aussitôt de cette situation indigne, le conduisit de la manière la plus flatteuse à sa demeure, et fit élever des tentes pour lui. Il lui donna deux belles jeunes filles abyssiniennes et des chevaux et réussit bientôt, par sa générosité, à s’attacher une grande partie des partisans de Mohammed Chérif.

Le calife avait pardonné à Moustapha et lui avait ordonné de rester auprès du secrétaire Ben Nagi. Toutefois il nous était permis de communiquer ensemble.