Déjà après notre départ de Sherkela, on savait que les troupes de Gordon avaient essuyé une grosse défaite. A Chat, nous reçûmes des nouvelles détaillées de la défaite de Mohammed Ali Pacha à Omm Douban, par le sheikh El Ebed. Après avoir vaincu les rebelles à Halfaya et Haggi Mohammed à Bourri, Gordon envoya Mohammed Ali Pacha avec environ 2,000 hommes contre les rebelles qui se tenaient à Omm Douban, village du sheikh El Ebed. Mohammed Ali avait, à cause de sa bravoure, eu une carrière rapide. Il avait demandé dans le temps à permuter du Darfour où il avait servi auprès de moi comme saghcolaghassi. Gordon l’avait nommé major et, pendant le siège, il devint successivement colonel, puis général. Il marcha donc, avec ses 2,000 hommes, irréguliers la plupart, contre le sheikh El Ebed, accompagné d’une véritable cohue de femmes et d’esclaves en quête de quelque butin.

Pendant la marche d’Elefoun, il fut surpris par les rebelles, près d’Omm Douban, attaqué de divers côtés à la fois, et, empêché de se frayer une sortie par suite de la foule qui l’entourait, il fut battu et presque complètement anéanti. Quelques-uns de ses hommes purent à grand’peine s’échapper; ils apportèrent la triste nouvelle à Khartoum.

Enhardis par ce succès, les rebelles resserrèrent le cercle autour de cette ville et reçurent d’Abd er Rahman woled en Negoumi un renfort si important que les troupes de Gordon n’étaient plus en nombre suffisant pour oser tenter une sortie victorieuse.

De Chat, nous nous dirigeâmes sur Douem, où le Mahdi passa une grande revue. A cette occasion, montrant le Nil à ses troupes: «Dieu le maître, le Bon et le Miséricordieux, s’écria-t-il, à créé ce fleuve; il vous y désaltérera et sur ses rivages vous trouverez des pays dont vous serez, je vous le prédis, les maîtres.»

Une joie fanatique s’empara de cette foule qui voyait déjà toute l’Egypte devenir sa proie.

Arrivés à Dourrah el Khadra, nous célébrâmes la fête du «Baïram.»

Olivier Pain souffrait de la fièvre et, de jour en jour, était plus abattu. Malgré les doses de quinine qu’il absorbait, sa mauvaise humeur tournant à la mélancolie, nous causa de graves inquiétudes.

«J’ai commis bien des sottises dans ma vie, me dit-il un jour; mais mon voyage en ce pays est la plus grosse de toutes; je n’envisage le résultat qu’avec appréhension. Il eut été préférable que les Anglais eussent réellement accompli leur dessein, de me faire prisonnier.»

Je le consolai et le suppliai de ne pas perdre courage.