«Dis-moi comment cela s’est passé...»

«Youssouf, mon maître, était si faible, qu’il ne pouvait plus se tenir à cheval; nous fûmes forcés de nous traîner une partie du chemin, à pied. A plusieurs reprises, il perdit connaissance; puis il me parla en sa langue que nous ne comprenions pas. Nous le mîmes enfin sur un angareb que nous plaçâmes sur la selle d’un chameau; il ne put s’y tenir et tomba. Dès lors, il perdit connaissance, jusqu’au moment où il mourut. Nous l’enveloppâmes dans une ferda (drap en coton) et nous l’enterrâmes. Les esclaves de Zeki ont apporté à leur maître tout ce qu’il possédait.»

Quoique Olivier Pain fût sérieusement atteint, j’attribuai la rapidité de sa mort à la chute qu’il avait faite du chameau. Pauvre homme! Arriver avec de si hautes visées et finir si tristement!

Je fis part aussitôt de sa mort au calife.

«Il est heureux», me répondit-il. Puis il fit savoir à Zeki qu’il eut à conserver avec soin, provisoirement, tout ce qui avait appartenu à Olivier Pain. Il m’envoya auprès du Mahdi pour le prévenir. Celui-ci parut prendre à cette nouvelle une part plus grande que le calife et récita même la prière des morts.

Trois jours s’écoulèrent, nous approchions de Khartoum. En route, nous eûmes l’occasion d’apercevoir à maintes reprises les bateaux à vapeur de Gordon qui apparaissaient dans le lointain; ils semblaient se livrer à des reconnaissances; mais ils se retirèrent sans attendre notre arrivée.

Nous venions de dresser nos tentes, quand un moulazem du Mahdi me pria de le suivre chez son maître, où se trouvaient déjà le sheikh Abd el Kadir woled Om Mariom, autrefois cadi de Kalakle, jouissant d’une grande renommée chez les habitants du Nil Blanc, et Husein Pacha.

«Je t’ai fait appeler, me dit le Mahdi, afin que tu préviennes Gordon que sa chute est prochaine. Dis-lui que je suis bien le Mahdi, qu’il se rende avec sa garnison afin de pouvoir se sauver, lui et son âme; fais-lui entendre que, s’il refuse, tous combattront contre lui, et toi-même aussi; la victoire nous est assurée. Ma lettre n’a d’autre but que d’empêcher le sang de couler abondamment.»

Je me tus. Husein m’engageait fortement à répondre.

«O Mahdi! répliquai-je enfin, écoute mes paroles; je te parlerai à cœur ouvert; pardonne-moi si ma réponse est peut-être vive et si tous les termes n’en sont pas pesés. Si j’écris à Gordon que tu es le vrai Mahdi, il ne me croira pas, si je le menace de le combattre de ma propre main, il ne me craindra pas. Mais toi, dis-tu, tu ne veux pas que le sang soit répandu. Je le sommerai donc de se rendre; je lui dirai qu’il est trop faible pour soutenir un combat contre toi, le victorieux et qu’il n’a aucun secours à attendre du dehors. Je l’informerai enfin que je suis prêt à servir d’interprète entre toi et lui.»