Le Mahdi s’étant rallié à mes propositions, je rentrai en hâte chez moi. Ma tente avait été déchirée pendant le transport; j’avais élevé, pour avoir un peu d’ombre pendant le jour, une toiture des plus primitives composée de bâtons sur lesquels je tendis quelques lambeaux d’étoffe. La nuit, je dormais à la belle étoile. Je dus donc me mettre en quête d’une lanterne, et, assis sur mon angareb, je rédigeai ma missive.
J’écrivis tout d’abord à Gordon quelques lignes en français, lui exposant que les détails qui allaient suivre étaient en allemand, parce qu’il m’était plus facile de m’exprimer en ma langue maternelle; qu’ensuite j’avais peu de temps à ma disposition et qu’enfin mes dictionnaires avaient été brûlés car, on les avait pris pour des livres de prières. J’espérais, ajoutai-je, avoir bientôt l’occasion de le revoir, priant Dieu chaque jour d’exaucer ma prière. Je lui nommai enfin quelques sheikhs qui s’étaient joints au Mahdi, dans le seul espoir de sauver leurs femmes et leurs enfants.
Après cette sorte de préface, je lui écrivis une lettre très détaillée. Je lui rappelai que, d’après ce que m’avait dit Georges Calamatino, je savais que lui, Gordon, avait désapprouvé ma capitulation. Je lui soumis donc les circonstances de ma chute, en le priant de ne me juger qu’après avoir lu mon récit. Je lui rappelai mes actions contre le sultan Haroun et Doud Benga; comment, au commencement de la révolte, les quelques officiers que j’avais m’abandonnèrent tous, parce qu’Arabi Pacha avait chassé du pays tous les Européens; comment le bruit s’était répandu que mes défaites n’étaient dues qu’à mon manque de croyance; combien j’avais été forcé de lutter contre des intrigues de toute nature jusqu’à ce que je changeasse de religion; comment enfin, grâce à cet acte, mes gens devinrent plus confiants; puis, je lui narrai nos succès passagers, jusqu’au moment où l’anéantissement de l’armée de Hicks nous enleva tout espoir d’être jamais secourus.
Je passai ainsi en revue tous les événements: le nombre de mes hommes morts au champ d’honneur, les réserves de munitions presque épuisées, la position des soldats et des officiers qui comprenaient bien que seule la capitulation pouvait sauver leur vie; enfin, ma situation d’unique Européen ne pouvant résister plus longtemps aux désirs de se rendre, manifestés par tous et ne pouvant aller contre la destinée. Ma soumission, lui écrivis-je, a été la plus grande douleur que j’ai supportée en ma vie; mais, je ne pouvais agir autrement et, comme officier autrichien, je ne crains pas le verdict du juge le plus sévère de mes actions. Par ma façon d’agir, continuai-je, je crois avoir acquis, jusqu’à un certain degré, la confiance du Mahdi et du calife; c’est pourquoi, du reste, ils m’ont permis de vous écrire, pour vous engager à vous rendre, il est vrai; mais je saisis cette occasion avec quelle joie!—pour vous offrir mes services, résolu à vaincre ou à mourir, s’il vous est possible toutefois de faciliter ma fuite à Khartoum.
Je le priai de m’écrire quelques lignes en français pour me faire savoir, le cas échéant, jusqu’à quel point il pourrait me venir en aide dans l’accomplissement de mon dessein, lui recommandant de ne pas oublier de me demander, en langue arabe, de venir à Omm Derman, avec l’autorisation du Mahdi, pour traiter des conditions de capitulation.
J’écrivis encore une troisième lettre, en allemand, au consul Hansal, le priant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour faciliter ma fuite à Khartoum; je lui disais, entr’autres choses, que, connaissant les intentions du Mahdi, ses forces, etc., ma présence en cette ville pouvait être d’une grande utilité.
Mais, comme certains bruits circulaient dans le camp du Mahdi, d’après lesquels Gordon se rendrait si aucun renfort ne lui arrivait, je priai le consul Hansal de m’informer des desseins du Général; car, si la capitulation avait lieu après ma fuite dans la ville, il va de soi que je serais la victime du Mahdi et qu’il ne tarderait pas à se venger sur moi.
Il me parut alors, il me paraît aujourd’hui même encore, assez juste que, si par ma fuite j’excitais la colère du Mahdi, je fusse au moins sûr de l’éventualité de la reddition de Khartoum. On prétendait ici que la garnison de Khartoum tremblait et que beaucoup désiraient la reddition de la ville; j’attirai sérieusement l’attention de Hansal, l’assurant que la force du Mahdi n’était pas si grande qu’on le croyait et que par l’énergie des troupes égyptiennes, tout pouvait encore être sauvé. La ville devait être en état de tenir au moins six semaines, sinon deux mois pour donner à une armée le temps d’arriver à son secours. Je lui rapportai enfin le bruit qui courait que le petit vapeur envoyé dernièrement à Dongola par Gordon devait avoir fait naufrage près de Wadi Gamer, ce dont toutefois je n’avais pu m’assurer jusqu’à aujourd’hui.
Le 15 octobre, au matin, je me rendis avec mes trois lettres auprès du Mahdi qui m’ordonna de les faire porter à Omm Derman par un de mes domestiques. Je choisis un jeune garçon, d’environ 15 ans, nommé Mergan, auquel, sur l’ordre du Mahdi, Ahmed woled Soliman remit un âne et quelque argent pour le voyage. Je recommandai soigneusement au jeune homme de ne parler à personne au monde à Khartoum, si ce n’est à Gordon Pacha ou au consul Hansal, et de les assurer que je désirais venir en cette ville.