Vers midi des courriers arrivèrent de Berber confirmant malheureusement la prise du vapeur allant à Dongola et le meurtre du colonel Steward ainsi que celui de ceux qui l’accompagnaient.
Les messagers apportaient les papiers qu’ils avaient trouvés sur le vapeur et le calife m’ordonna de parcourir, chez Ahmed woled Soliman, ceux qui étaient écrits en langues européennes.
Au milieu de nombreuses lettres particulières de personnes restées à Khartoum, je trouvai un très long rapport militaire, sans signature, il est vrai, mais qui devait émaner de la plume de Gordon.
Le Mahdi m’ayant interrogé sur le contenu de ces papiers, je lui répondis que la plupart avaient un caractère privé sans aucune importance; quant au rapport militaire, je n’y avais rien compris du tout. Malheureusement on trouva nombre de rapports et d’écrits en langue arabe desquels on déduisit facilement ce qui se passait à Khartoum. En outre, une dépêche détaillée, à moitié chiffrée, également de Gordon, à Son Altesse le Khédive fut lue par Abd el Halim effendi, autrefois Bashkatib (chef de bureau) au Kordofan; ce fut une précieuse source d’informations pour le Mahdi.
Par les papiers du consulat, j’appris malheureusement que mon ami l’agriculteur Ernest Marno avait succombé à la fièvre, à Khartoum, depuis longtemps déjà.
En ma présence, on tint conseil pour savoir quels papiers seraient envoyés à Gordon, pour le persuader de la perte du vapeur et peut-être par là le décider à se rendre. Je prétendis que seul le rapport écrit de sa propre main serait le témoignage le plus frappant de la perte qu’il venait d’éprouver. Après de longs débats on convint enfin de suivre mon conseil. En triant ces paperasses, on découvrit une lettre de Salih woled el Mek, écrite après son arrestation. Dans cette missive il assurait le général Gordon de sa fidélité et de sa soumission. Celui-ci avait voulu envoyer au Caire cette lettre comme preuve du dévouement de Salih et cette bonne intention fut cause qu’on jeta mon ami dans la prison commune, c’est-à-dire dans une petite, mais épaisse zeriba qui servait dans ce but pendant la marche.
Grâce à la foule immense qui s’était jointe au Mahdi, le blé commença à manquer; l’ardeb atteignit le prix de 18 écus medjidieh; au marché, la livre sterling valait deux écus. Ibrahim Adlan fut envoyé à Berber pour reprendre de Mohammed Cher la caisse du Gouvernement et l’apporter à l’endroit où nous étions. 70 à 80,000 livres en or furent alors partagées entre tous. Mais comme dans le pays tout était évalué en écus, la seule monnaie courante chez les indigènes, la valeur de l’or tomba tellement qu’on ne pouvait échanger la livre que contre deux écus, quelquefois même un écu et demi. Le prix de la viande était par contre incomparablement plus bas que celui du blé. Une vache grasse ou un bon bœuf atteignait tout au plus un écu et demi ou deux écus, un veau valait d’un demi-écu à un écu. Les bergers avaient amené tous leurs troupeaux et ne trouvaient pas sur le rivage du Nil de quoi faire paître tant de milliers d’animaux. D’autre part, le Mahdi ayant déclaré, dans ses sermons, que l’élevage du bétail était une perte du temps qui serait mieux employé à servir Dieu et à combattre pour la bonne cause, ces diverses circonstances engagèrent les possesseurs de troupeaux à s’en défaire au plus tôt; d’où une baisse considérable du prix de la viande.
Mergan revint le lendemain; il ne m’apporta à ma grande surprise, aucune missive. Il était entré dans les remparts d’Omm Derman et avait remis les lettres; peu après, le commandant lui avait donné l’ordre de retourner car, lui avait-on dit, il n’y avait pas de réponse. J’envoyai le jeune homme aussitôt auprès du Mahdi qui l’interrogea, pendant que j’avertissais le calife qu’on n’avait pas répondu à mes lettres.
Appelé le soir même devant le Mahdi, je reçus l’ordre d’écrire une seconde fois à Gordon; peut-être, après la nouvelle de la perte de son vapeur, répondrait-il? Mergan devait être envoyé de nouveau comme messager. A la lueur vacillante de ma lanterne, en rase campagne, j’écrivis à Gordon, lui faisant part entr’autres, de la mort du colonel Steward et de ses compagnons; je le priai de répondre à mes précédentes missives.