«Je crains pour toi, ajouta le Mahdi, que Gordon, tandis que tu parleras à Omm Derman avec ton consul, ne te fasse prendre et tuer. Pourquoi n’a-t-il pas répondu à notre message s’il pense du bien de toi?»
«Je ne connais pas la raison de son silence, répondis-je; peut-être n’est-il point dans ses vues d’entrer en correspondance avec nous; je suis persuadé toutefois que mon entrevue avec Hansal ne pourra que t’être profitable. Je n’ai rien à craindre de Gordon; si, contre toute attente, il m’arrêtait, ne serais-je pas mis en liberté par toi-même, dans un laps de temps rapproché. Il ne peut pas me tuer.»
«Bien, dit-il, sois prêt; je te ferai dire ce que je déciderai.»
En me rendant chez le Mahdi, j’avais appris l’arrivée de Lupton bey, autrefois moudir du Bahr el Ghazal, arrivée annoncée depuis longtemps; aussi, en rentrant cherchai-je à le voir. Je le trouvai devant la maison du calife qui ne l’avait pas encore reçu. Je le saluai, bien que défense fut faite aux Mahdistes de saluer quiconque n’avait pas reçu le pardon de son maître. En quelques mots, je le mis au courant de ma correspondance avec Gordon et Hansal exprimant l’espoir que j’aurais la permission de me rendre à Khartoum. Lupton, à son tour me fit savoir qu’il avait laissé ses domestiques à quelques lieues de là et qu’il allait demander au calife la permission de les faire venir. Il fut reçu quelques minutes après; sa demande fut prise en considération et on lui promit de le présenter au Mahdi.
J’attendis pendant longtemps, fatigué et impatient, étendu sur mon angareb, la réponse du Mahdi relative à mon rendez-vous avec le consul Hansal. Il était déjà très tard lorsqu’on m’avertit de me rendre à la tente de Yacoub, sur l’ordre du calife. J’enroulais rapidement mon turban (emama) autour de ma tête et ma longue ceinture (hisam) autour du corps; puis je suivis le messager.
Arrivé sous la tente de Yacoub, nous apprîmes que celui-ci s’était rendu dans la zeriba d’Abou-Anga et m’y attendait. Cette promenade nocturne d’un endroit à un autre éveilla en moi des soupçons, et, connaissant les subterfuges de ces gens, je m’attendis à tout. Parvenus à la zeriba, la garde qui y stationnait nous fit entrer.
La zeriba était très vaste et l’on pouvait, même dans l’obscurité, reconnaître les contours de quelques tentes dressées de la façon la plus primitive. Nous entrâmes dans l’une de celles-ci; grâce à la faible lueur des lanternes, je reconnus Yacoub, Abou Anga, Fadhlelmola, Zeki Tamel et Haggi Zobeïr, assis en cercle, s’entretenant à voix basse, tandis qu’au fond se distinguaient plusieurs soldats armés de fusils. Mais du calife, pas trace. Je compris aussitôt qu’il n’y avait rien de bon à attendre de cette réunion. Yacoub me fit asseoir entre Haggi Zobeïr et Fadhlelmola; Abou Anga prit place vis-à-vis de moi.
«Abd el Kadir, me dit-il, tu as promis fidélité au Mahdi, ton devoir est de tenir ta parole et d’obéir à ses ordres, quelque difficiles qu’ils puissent te paraître. N’est-il pas vrai?»
«Certainement, répondis-je, mais parle peu et indique-moi les ordres du Mahdi ou de son calife! Je sais ce que j’ai à faire.»
«Eh! bien, répliqua-t-il, j’ai reçu l’ordre de t’arrêter; la cause, je ne la connais pas.»