Tandis qu’il disait ces mots, Zobeïr m’enleva rapidement le poignard que, selon la coutume, j’avais placé sur mes genoux; il le tendit à Zeki Tamel, son voisin, puis de ses deux mains il saisit fortement ma main droite.

«Je ne suis pas venu ici pour me battre avec vous, Haggi Zobeïr, m’écriai-je vivement en rendant ma main libre, il n’est point nécessaire que vous teniez ma main de telle façon. Abou Anga, fais ce qu’on t’a ordonné! Quand à ce que j’ai fait autrefois aux autres, je suis disposé à le supporter maintenant.»

Nous nous levâmes tous.

«Va dans cette tente là-bas, me dit Abou Anga en me montrant du doigt une hutte de paille à peine reconnaissable dans l’obscurité, et toi, Haggi Zobeïr, accompagne-le avec ces gens!»

Escorté de huit soldats, sous la conduite de Zobeïr je me rendis au lieu qui m’était assigné. On me mit aux fers. Mes jambes furent prises dans d’épais anneaux dont l’ouverture était telle qu’on dut faire passer de force l’articulation du pied; elles furent reliées entre elles par une longue barre de fer, qui fut fermée à coups de marteau. L’anneau de fer, sorte de carcan, qu’on riva autour de mon cou, m’empêchait presque de le mouvoir.

Sans ouvrir la bouche, je laissai accomplir cette exécution sur ma propre personne. Haggi Zobeïr me désigna une natte en palmier qui devait représenter ma couche et me quitta, non sans avoir laissé deux soldats commis à ma garde.

J’eus alors tout le loisir pour réfléchir et me reprochai amèrement de n’avoir pas tenté de fuir, sur mon fidèle coursier, à Khartoum. Et même, qui sait le sort qui m’attendait? Le Mahdi m’avait mis en sûreté, quoi de plus? Me réservait-il le même sort qu’à Mohammed Pacha Saïd et à Ali bey Chérif? C’était possible; car, une fois sa méfiance éveillée, il ne prenait pas volontiers de demi-mesures. A quoi bon se creuser la tête par tant de réflexions, Madibbo ne m’avait-il pas conseillé d’être soumis et patient? Ne m’avait-il pas dit: «Qui vit longtemps, voit beaucoup.» J’étais forcé d’être soumis; je voulus être patient: quant à vivre longtemps, cela me parut douteux. Dieu seul le savait.

Une heure s’était écoulée, quand je vis quelques lanternes qui me semblèrent portées par des moulazeimie. Peu à peu, la lueur se rapprocha et je reconnus le calife.

«Abd el Kadir, me dit-il, te soumets-tu à ton sort?»

«Dès ma jeunesse, lui répondis-je avec indifférence, je suis habitué à m’y soumettre. Je me rends à ce qui est inévitable. Qu’y a-t-il d’autre pour moi?»