Le lendemain, les tambours de guerre retentirent. Les tentes furent pliées et chargées sur les chameaux. Tout le camp était en mouvement: on allait s’approcher de Khartoum et commencer le siège. Mes fers m’empêchant de bouger, on mit à ma disposition un âne.

J’avais eu le temps, le jour précédent, d’examiner minutieusement ma chaîne: elle était composée de quatre-vingt-trois anneaux massifs ayant tous la forme d’un 8, solidement soudés les uns aux autres. Chaque anneau avait la longueur d’un empan, le tout ayant peut-être quinze mètres de long.

J’enroulai la chaîne autour de mon corps; on me plaça sur l’âne, non à califourchon, mais assis de côté, ayant fort à faire, pendant la marche, pour garder l’équilibre, grâce au soutien énergique de mes deux gardiens. Plusieurs de mes connaissances que je rencontrai eurent l’air de déplorer mon sort, car il était interdit de me parler. Et sans cette défense même, qui aurait pu m’aider?

Vers midi, nous nous arrêtâmes et, d’une petite élévation du sol, je pus voir les palmiers de Khartoum, cette ville pour laquelle j’aurais donné ma vie si j’eusse pensé pouvoir aider à sa défense.

Les émirs sous la conduite du calife Abdullahi partirent en avant pour chercher un emplacement propre à y dresser nos tentes.

Mes gardiens, moi-même, nous avions faim; je regrettai d’autant plus le dîner de la veille, que je savais Abou Anga avec le calife; il devait m’avoir complètement oublié.

La femme d’un des gardes finit par apporter à son mari un peu de doura sec qu’il partagea avec nous tous.

Dès le matin suivant, on leva le camp; il fallut quatre heures de marche pour atteindre l’endroit choisi par les émirs. Abou Anga avait demandé, selon sa promesse, la permission au calife de me prendre sous sa protection. On me construisit donc une petite tente; on m’y fit conduire et on en ferma l’entrée avec d’épais buissons d’épines, devant lesquels des soldats montaient la garde.

Le siège de la ville commença aussitôt; le Mahdi l’avait ainsi ordonné. La nuit précédente, beaucoup d’émirs avaient traversé le fleuve pour renforcer les troupes d’Abd er Rahman woled en Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger. La population des environs dont l’affluence était énorme, avait ordre de prêter son appui.