Abou Anga et Fadhlelmola avec tous leurs soldats assiégèrent le fort d’Omm Derman, situé à environ cinq cents mètres de la rive occidentale du fleuve, et défendu par Farrag Allah Pacha, un officier soudanais, que Gordon avait promu, dans le cours d’une année, du grade de capitaine à celui de général.
Abou Anga s’établit avec ses gens entre le fort et le fleuve, en fortifiant ses positions; on ne put le chasser de cet endroit bien défendu malgré la défense héroïque d’Omm Derman, malgré les attaques réitérées de la garnison de Khartoum, malgré le tir continu des vapeurs. Il réussit à établir un retranchement pour ses canons, avec lesquels il coula même un petit vapeur, le «Huseinjeh,» dont l’équipage parvint pourtant à se sauver à Khartoum.
Pendant le siège, on s’occupa fort peu de moi; chaque jour mes gardiens étaient relevés et changés; mon traitement dépendait de leur plus ou moins bonne volonté, ou du rang qu’ils avaient occupé autrefois vis-à-vis de moi.
Les esclaves nouvellement faits prisonniers me surveillaient très étroitement et me coupaient toute communication, tandis que les soldats qui me connaissaient de vieille date me laissaient non seulement converser avec les gens, mais même ne faisaient aucune difficulté pour s’acquitter de mes messages.
Ma cuisine, par contre, était particulièrement mauvaise. Occupé par le siège, Anga avait remis à ses femmes le soin de s’occuper de ma nourriture. Un jour, par hasard, un de mes anciens soldats montait la garde devant ma tente; je l’envoyai auprès de la première femme d’Abou Anga, se plaindre en mon nom, de ce que depuis vingt-quatre heures, je n’avais pas reçu d’elle le plus petit morceau à me mettre sous la dent.
La réponse ne se fit pas attendre: «Abd el Kadir, lui dit-elle, croit-il donc qu’on va l’engraisser, pendant que son oncle—elle entendait par là Gordon Pacha—régale notre maître journellement avec des bombes et que le danger l’expose à succomber! S’il avait engagé Gordon à se rendre, il ne serait pas dans les fers aujourd’hui.»
Assurément, la femme n’avait pas tous les torts; mais sa façon de voir me fit souffrir cruellement de la faim.
Quelques Grecs trouvèrent l’occasion de venir me voir et me tinrent au courant des derniers événements. C’est ainsi que j’appris que Lupton bey avait été mis aux fers le jour de son arrivée, car l’on craignait qu’il ne se joignit à Gordon Pacha. On trouva dans ses paperasses un écrit par lequel il déclarait ne s’être rendu que absolument contraint par la force; cet acte avait été signé par tous les officiers de ses troupes régulières. On avait assigné à sa petite fille, qui pouvait être âgée de cinq ans, une demeure dans le Bet el Mal ainsi qu’à la mère, cette dernière était une négresse qui avait accompagné Lupton dans les provinces équatoriales et de là au Bahr el Ghazal; elle avait été élevée chez un nommé Rosset, autrefois consul allemand à Khartoum; lorsqu’il mourut, il remplissait les fonctions de gouverneur du Darfour à Fascher.
Le calife avait confisqué les biens de Lupton et n’avait laissé à la mère et à l’enfant qu’une seule domestique.
Je reçus aussi la visite de Calamatino; il m’apprit la marche de l’armée anglaise sur Dongola, sous les ordres de Lord Wolseley. Mais quelle marche lente! On s’était arrêté trop longtemps dans la Haute Egypte et, maintenant que Khartoum en était réduite à la dernière extrémité, l’avant-garde n’était pas même à proximité de la ville. Gordon avait lancé une proclamation, faisant savoir qu’une armée anglaise arriverait incessamment pour délivrer les assiégés. Ce message releva le courage des défenseurs; tous les regards se dirigèrent vers le nord d’où la délivrance devait venir. Mais ce secours, ce renfort serait-il là à temps? Je passai des jours pleins d’angoisse, espérant quand même, non pour moi personnellement mais pour l’issue générale, quoique sentant très bien que ce résultat serait de toute importance pour mon avenir.