On avait obligé le pauvre Lupton à prendre part avec quelques Derviches, au service du tir installé en face l’île de Touti; il s’y rendit, espérant par là améliorer le sort de son enfant qui manquait des soins les plus nécessaires.
Abdallah woled Ibrahim, qui l’avait leurré de belles promesses, me fit part du désir du calife de me voir renforcer les rangs de l’artillerie; cette preuve de ma fidélité m’assurerait la liberté, disait-il.
Je déclarai à Abdallah que mon état de santé ne me permettrait pas de prêter un concours efficace, surtout chargé de chaînes; que, d’autre part, je ne connaissais pas le maniement des pièces, regrettant ne pouvoir ainsi acheter ma liberté.
«Tu crains peut-être, répliqua-t-il, de tuer de ta propre main Gordon qui, sans doute, comme beaucoup le prétendent, est ton oncle; c’est pourquoi tu me donnes de tels prétextes.»
«Je n’ai, lui dis-je, ni oncle ni parent à Khartoum et les balles lancées par moi ne forceront pas la ville à se rendre. Je le répète, mon état de santé ne me permet pas de prendre du service.»
Abdallah se leva et me quitta; son regard était menaçant. Quelques heures plus tard, des moulazeimie du calife vinrent et doublèrent mes fers, «pour me mater». Pouvant déjà à peine me mouvoir et restant couché jour et nuit, peu m’importait de porter aux pieds un ou deux anneaux. Quelques jours s’étaient passés sans incident; j’entendis le bruit de la fusillade et le grondement du canon; je restais seul, livré à mes propres réflexions, les Grecs dans les derniers moments n’avaient même pas trouvé l’occasion de me rendre visite.
Une certaine nuit, peut-être quatre heures après le coucher du soleil, j’allai enfin m’endormir, lorsque, soudain, la garde vint m’éveiller et me fit lever. Un moulazem du calife parut et m’annonça l’arrivée de son maître. Avant que j’eusse pu lui demander la signification d’une telle visite à pareille heure, le calife était déjà près de moi.
«Abd el Kadir, me dit-il amicalement, assieds-toi. J’ai apporté avec moi un chiffon de papier; je désirerais connaître le contenu de ce billet-là. Donne-moi la preuve de ta fidélité.»
«Certainement, lui répondis-je, si je le puis!»
Il me tendit le billet, à peine de la grandeur d’une demi-feuille de papier à cigarette. Sur les deux côtés, il était couvert de caractères très lisibles. Je reconnus l’écriture et la signature de Gordon. M’approchant de la lanterne, je lus à peu près ce qui suit, écrit en langue française: «Ai environ dix mille hommes; Khartoum peut tenir au plus jusqu’à fin janvier. Elias Pacha, m’a écrit—vieux et incapable; lui ai pardonné. Arrangez-vous avec Haggi Mohammed Abou Gerger, ou chantez une autre chanson. Gordon.»